Charlie and His Orchestra : l’incroyable histoire du groupe de jazz créé par les nazis
Pendant cinq ans, un big band exceptionnel, créé par Goebbels, va diffuser du jazz pour soutenir la propagande nazie. Et parviendra même à séduire le public américain…
C’est l’histoire d’un incroyable big bang créé par les nazis, qui considéraient pourtant le jazz comme « de la musique de nègres », un genre dégénéré qu’il fallait fuir et interdire. Mais les nazis ne sont pas à un paradoxe près et en 1940, toute action contre l’ennemi est bonne à prendre : alors pourquoi ne pas diffuser la propagande du IIIe Reich sur les ondes pour influencer les jeunes Américains ou Britanniques sur une musique qui leur parle ?
Ce sera le rôle de Charlie and His Orchestra, un groupe qui va réunir les meilleurs musiciens de jazz allemands et même étrangers, explique la spécialiste Isabelle Mity dans Les maîtres chanteurs du IIIe Reich, un brillant récit sur la musique et les musiciens sous le régime hitlérien.
Tout commence au début de la Seconde Guerre mondiale, quand nazis et Britanniques se livrent aussi une guerre musicale via la radio. Joseph Goebbels, le ministre de la propagande d’Hitler, mise tout sur son Wunschkonzert, « le concert des auditeurs », destiné aux soldats de la Wehrmacht, qui diffuse des musiques triées sur le volet, des œuvres allemandes pour la plupart ainsi que des chansons plus rythmées, du jazz très édulcoré.

En face, la riposte s’organise : Isabelle Mity raconte comment Londres crée des stations émettant en allemand pour diffuser de fausses informations au milieu de tubes, afin de démoraliser civils et soldats, très férus de swing – les plus connues étant Gustav Siegfried Eins et la radio pirate Soldatensender Calais.
Dès 1940, Goebbels riposte en créant un excellent groupe de jazz pour faire passer la propagande nazie dans les paroles des chansons, le tout diffusé sur ondes courtes dans des émissions en langue anglaise… Baptisé Charlie and His Orchestra, le groupe réunit alors les pointures du moment, attirées par un bon salaire, des instruments de première qualité et l’exemption du service militaire – un argument très convaincant.
Concrètement, l’orchestre enregistre les grands standards américains et britanniques, mais toujours avec des paroles détournées dès le second couplet… « Makin’Whoope » devient ainsi un tube antisémite qui érige Roosevelt en roi des Juifs. Dans « Bye Bye Blackbird », Churchill se lamente sur son empire colonial en voie de disparition. Et dans « You’re Driving Me Crazy », le Premier ministre britannique se plaint des Allemands qui le rendent fou…

Homos, Tziganes et demi-Juifs
« C’est un projet complètement dément, à contre-courant de l’idéologie nazie, uniquement pour servir l’idéologie du Reich, explique Isabelle Mity. Ils sont allés recruter les meilleurs musiciens encore disponibles dans le Reich, notamment ceux qui n’étaient pas sur le front. Il y avait là des Allemands qui n’avaient pas toujours des origines conformes à l’idéologie nazie, comme le batteur Freddie Brocksieper, un quart juif par sa mère, mais aussi des Tsiganes, des homosexuels, des communistes, des francs-maçons ! Sans compter certains étrangers, comme des Belges, des Néerlandais, des Italiens et même des Cubains… Ils embauchent même à l’occasion Margot Friedländer, une chanteuse demi-juive qui n’est même pas enregistrée à la Chambre de la musique du Reich ! »
Depuis l’arrivée au pouvoir des nazis, le jazz reste banni et sous haute surveillance. Mais la jeunesse allemande, notamment la « Swingjugend », en raffole… Malgré la dictature, on peut danser dans nombre de cabarets, qui passent une version édulcorée, moins syncopée, mais les disques circulent toujours sous le manteau et dans des clubs privés. « La dictature veille, explique Isabelle Mity, beaucoup de ces jeunes seront envoyés en camp de travail. Quant aux musiciens juifs, nombre d’entre eux ont fini par être déportés, certains ont même grossi les rangs des orchestres des camps, comme le guitariste Coco Schumann, qui a rejoint un groupe de jazz assez connu, les Ghetto Swingers. La musique était aussi un auxiliaire de la machine de mort nazie… »
Adulés des GI
En 1943, alors que la guerre fait rage et que l’armée allemande essuie des revers, Charlie and His Orchestra déménage de Berlin à Stuttgart pour échapper aux bombardements qui frappent désormais le territoire du Reich. La musique est toujours diffusée sur ondes courtes, à destination des troupes ennemies, qui connaissent très bien le groupe. À tel point que quand les troupes alliées atteignent Stuttgart au printemps 1945, les GI s’empressent d’aller demander des autographes aux musiciens. « We got Goebbels’band ! » (Nous avons le groupe de Goebbels !) titre le journal pour les forces armées américaines à l’étranger.
Dans un dernier chant du cygne, Charlie multiplie alors les concerts pour les troupes d’occupation, avant de finir par déposer les instruments. « Pendant très longtemps, l’histoire est restée méconnue, car les musiciens n’en parlaient pas vraiment, explique Isabelle Mity. Il y avait une certaine honte, ils avaient peur de se faire accuser de collaboration. Mais la plupart ont continué une belle carrière individuelle. Et les disques de Charlie, quasiment introuvables, valent aujourd’hui une petite fortune… »
À lire : Les maîtres chanteurs du IIIe Reich, musiques et musiciens sous le nazisme, par Isabelle Mity, éditions Perrin, 23 euros.
Source Le Point

