Tunnels : les guerres souterraines, une vieille histoire

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L’usage des tunnels dans les conflits armés ne date pas du Hamas à Gaza. On l’expérimenta dès le IXe siècle et jusqu’à la guerre du Vietnam, en passant par 14-18.
Par François-Guillaume Lorrain
Le repli dans les tunnels n’est pas une invention du Hamas. Pour se protéger des invasions, l’homme a toujours trouvé refuge sous la terre, afin de disparaître de la vue des assaillants. « C’est une réponse du faible face au puissant, de l’homme face au feu et au métal », résument Laurent et Jérôme Triolet, auteurs d’une passionnante Guerre souterraine parue en 2011 (Perrin). Le premier recours à cette ruse de l’enfouissement date du IXe siècle, quand les Byzantins de Cappadoce eurent l’idée de creuser le tuf très friable de leur région pour échapper aux razzias des Arabes. Un ensemble de salles isolées fut ainsi transformé en réserves de nourriture ; en guise de verrous, des portes de pierre taillées dans la roche.
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Les terroristes du Hamas ne sont pas non plus les premiers Palestiniens à utiliser ce subterfuge. Après l’opération Litani, en 1978, quand Tsahal était entré au Sud-Liban, les combattants de l’OLP avaient aménagé des infrastructures souterraines dans les camps palestiniens à la périphérie de Beyrouth ainsi qu’au Sud-Liban. L’objectif ? Protéger des bombardements israéliens leurs armements et munitions, renforcer aussi par des réseaux de tunnels les villages fortifiés maillant le Sud-Liban. « L’organisation de Yasser Arafat se procura même des machines autrichiennes de travaux publics dites à attaque ponctuelle, des engins sur chenilles équipés d’un bras télescopique », écrivent les frères Triolet.
Les Israéliens savent d’ailleurs à quoi s’attendre. En 2006, Tsahal s’était cassé le nez, perdant plus de 120 soldats et 60 blindés face aux combattants islamistes qui avaient surgi de nulle part, tirant sur les Israéliens avant de réintégrer leurs tunnels aux accès camouflés. L’année suivante, le Hamas, après sa prise de contrôle de la bande de Gaza, était parvenu à briser le blocus infligé par Israël grâce à un réseau de tunnels.
LE TRAVAIL DES SAPES
Mais il n’est pas besoin d’aller jusqu’au Proche-Orient pour trouver des tunnels nés de l’Histoire. Le sud de la Touraine, le Périgord, mais aussi la Picardie, l’Artois, le Cambrésis, en comptent de nombreux vestiges. À chaque guerre – croisade des Albigeois, guerre de Cent Ans, guerre de Trente Ans – les villageois ont trouvé cette « réponse collective aux exactions des gens de guerre ». À Wizernes, près de Saint-Omer, une vingtaine d’habitants, exaspérés par les chevauchées meurtrières des Anglais, se sont mis à creuser en 1415, peu avant le désastre d’Azincourt, ce qu’on appelle des « muches » (du verbe mucher, se cacher, en picard). À Maison-Roland, dans le Ponthieu, à Talmas, près d’Amiens, pendant les guerres de Religion ou pour échapper aux Espagnols en 1647, des rues souterraines furent aménagées, distribuant sur des dizaines de pièces. À Rumilly-en-Cambrésis, ce sont d’anciennes carrières, des « boves », qui avaient été investies.
Dès lors que les explosifs le permettaient, le tunnel, sur le plan militaire, a été une tactique utilisée par les assaillants comme par les assiégés : en 1601, le siège d’Ostende a été le décor de la première confrontation entre mines et contre-mines, avec combats dans les galeries-tunnels à la clé. Après un XVIIe siècle, qui fut l’âge d’or des forteresses, les sièges, conflits passifs, ont cédé le pas à une guerre en mouvement. Mais avec les progrès des armements, les guerres de Crimée et de Sécession ont remis au goût du jour le travail des sapes, à mesure que la puissance des explosifs était décuplée. La construction de tunnels fut décisive dans la prise par les Français de Sébastopol – sous le fort de Malakoff – et par les Nordistes américains de Vicksburg. « La mine et son corollaire, la perspective d’être volatilisé par une explosion émanant des entrailles de la terre, gardaient un effet psychologique majeur sur le soldat ; la débandade menaçait lorsque la rumeur de l’explosion imminente d’une mine venait à enfler. » La même technique est employée par les Japonais lors du siège de Port-Arthur en 1904, où la colline Haute des Russes qui résistait est prise grâce à un travail de sape mené à même le terrain.
DE LA TRANCHÉE AU TUNNEL
En Occident, cette victoire a frappé les esprits. En 1914, la guerre s’enterre dans les tranchées. De la tranchée au tunnel, il n’y a qu’un pas, surtout s’il faut s’emparer de buttes meurtrières. C’est le début de la guerre des mines dont le musée de la butte de Vauquois, dans l’Argonne, raconte l’un des épisodes majeurs. On y voit les perforateurs de roche, les ventilateurs, les pompes d’évacuation d’eau, les abris boisés avec des planches et des poutres. Chacun tentait d’écouter l’ennemi qui remuait la terre. Des schémas résument les stratagèmes des Français pour tenter de passer sous les Allemands, des « descenderies » en escalier qui atteignirent 45 mètres de profondeur. Pendant trois ans, 540 explosions firent effondrer le village de Vauquois et arasèrent la colline de 18 mètres.

Les tunnels ont joué aussi un rôle décisif dans l’échec de l’offensive du Chemin des Dames. Dans la carrière de Froidmont, près de 2 000 soldats allemands, terrés dans des cavités qui avaient résisté au pilonnage préalable, en surgissent en avril 1917 pour prendre à revers les poilus qui viennent de conquérir les premières lignes. Ce fut un carnage. Après cette leçon, des bataillons d’attaque des creutes (le nom local) sont formés dans la VIe armée française : mais on avait beau lancer des grenades, pénétrer au lance-flammes, demeurait, pour le combattant, l’effroi de s’enfoncer dans ces trous noirs.
Dans la plus célèbre de ces planques, la Caverne du Dragon, qui fut prise et reprise, le visiteur découvre encore les multiples inscriptions des noms des soldats, des grillages de poule dont ils se recouvraient le visage pour échapper aux morsures des rats, ou les clous servant à suspendre leurs affaires. Mais, estiment les Lioret, « fin 1917, la guerre des mines se soldait par un bilan stratégique pratiquement nul, malgré quelques succès ponctuels. La méthode, initialement développée pour l’attaque d’une forteresse isolée, ne pouvait permettre d’entamer un front continu ». Lors de la contre-offensive allemande de mai 1918, ces creutes se révéleront être souvent des pièges pour les soldats français.
BATAILLES URBAINES
Lors du conflit suivant, les tunnels donnent lieu à quelques féroces batailles urbaines, notamment à Odessa : les partisans s’enfoncent dans près de 2 500 kilomètres de carrières souterraines qui avaient servi au siècle précédent à bâtir la ville. Lors de l’insurrection de Varsovie, les résistants tentent d’échapper par les égouts aux Allemands. Mais c’est le Vietcong qui fera de ces tunnels une véritable arme de guerre. Ils les baptisent d’un nom chinois, dia dao, car ils s’inspirent des refuges creusés par les paysans chinois pour résister aux Japonais entre 1937 et 1945. Face aux Français, ils en font une arme offensive : « Le 6 mai 1954, c’est l’explosion d’une mine, creusée par les combattants viêt-minhs sous la colline Eliane et chargée d’une tonne de dynamite, qui brisa la résistance française et accéléra la reddition du camp retranché de Diên Biên Phu. »
Face aux Américains, la stratégie sera tantôt offensive – l’offensive du Têt sera lancée à partir de tunnels au nord de Saigon – tantôt défensive. Les trappes de leurs tunnels installés parfois sous les bases américaines permettent de résister aux enfumages, les multiples virages mettent en échec les explosifs. Les boyaux de ces tanières sont si étroits que les Américains, trop corpulents, envoient des Mexicains, plus fluets, les prendre d’assaut. Des commandos sont formés au sein de la célèbre division Big Red One. Dans la jungle, l’armée américaine ne recule devant aucun expédient : exfoliants pour débusquer les trous, bulldozers et chars pour retourner le terrain. En réponse, les Vietnamiens apportent quelques raffinements : serpents venimeux disposés dans des tubes ou grenades attachées à de discrets fils de fer.
Un guide touristique sort d’un tunnel construit par le Vietcong pendant la guerre du Vietnam, en 2006.
© Christine Kokot / dpa via MaxPPPUn guide touristique sort d’un tunnel construit par le Vietcong pendant la guerre du Vietnam, en 2006.© Christine Kokot / dpa via MaxPPP
Face à un ennemi technologiquement supérieur, la tactique réussie des Vietnamiens fera des émules. L’exemple aussi du FLN qui s’est abrité dans les grottes pour échapper aux Français n’a pas été oublié. En Afghanistan, en opposition aux Soviétiques, les moudjahidin installent leurs QG dans d’immenses grottes creusées à l’aide d’explosifs et d’engins de BTP acheminés depuis le Pakistan voisin. Le plus grand de ces refuges, Zhawar, constitué d’une ramification de 11 tunnels, abrita jusqu’à 500 combattants, un hôtel, une mosquée, un garage, un centre médical. Al-Qaïda puis les talibans ont repris la tradition contre les forces occidentales. Dans son musée, inauguré en 2010 à Mleeta, qui comporte un tunnel de plusieurs centaines de mètres, le Hezbollah, lui, a reconnu sa dette envers le Vietcong.
SOURCE
LEPOINT.FR

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