Zeppelin, Volkswagen, Bertelsmann, Continental… Peu à peu, les grandes entreprises et familles allemandes lèvent le voile sur leur passé nazi

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Par Aude Bariéty de Lagarde, envoyée spéciale à Friedrichshafen (Bade-Wurtemberg)

RÉCIT – Depuis le début des années 1990, plusieurs sociétés et dynasties emblématiques ont fait, bon gré mal gré, leur examen de conscience, en espérant notamment améliorer leur image.
Sur le cliché en noir et blanc s’étale un paysage urbain parfaitement reconnaissable. Le Woolworth Building, le Brooklyn Bridge, l’East River… Le Lower Manhattan de la Grande Dépression, sur lequel plane une immense ombre : celle du LZ 129 Hindenburg, à l’empennage orné de croix gammées. Nous sommes en août 1936. Le dirigeable allemand de 245 mètres de long, inauguré cinq mois plus tôt et portant le nom de Paul von Hindenburg, président du Reich entre 1925 et 1934, achève sa sixième traversée de l’Atlantique par un spectaculaire survol de la Grosse Pomme. En Allemagne, Adolf Hitler est au pouvoir depuis trois ans. Et il n’a pas tardé à faire des Zeppelin un de ses outils de propagande favoris, en politique intérieure comme extérieure.

Cette instrumentalisation des célèbres dirigeables est au cœur de la nouvelle exposition temporaire du musée Zeppelin de Friedrichshafen (Bade-Wurtemberg), intitulée «Vérités ressenties – Les Zeppelin et le national-socialisme», et accessible à la visite jusqu’en avril 2027. Sur deux étages, environ 200 pièces provenant en grande partie des collections du musée visent à «déconstruire les récits idéalisés» de l’histoire de ces aéronefs. «La croyance selon laquelle les Zeppelin et les entreprises qui les construisaient auraient été apolitiques persiste. Mais la recherche montre une autre réalité : “l’âge d’or” de la navigation aérienne a été marqué par l’importance des Zeppelin pour la propagande nazie», insistent les commissaires de l’exposition.

Les exemples ne manquent pas. Le Hindenburg surplombant New York, São Paulo ou Berlin lors des Jeux olympiques de 1936. Le même Hindenburg et son grand frère, le LZ 127 Graf Zeppelin, baptisé au nom du comte Ferdinand von Zeppelin, larguant des tonnes de tracts de propagande au-dessus de toutes les villes allemandes de plus de 100.000 habitants en vue des élections de mars 1936 – une opération connue sous le nom de «Deutschlandfahrt». Même la catastrophe du 6 mai 1937 à Lakehurst (New Jersey, États-Unis), qui signa la fin de l’âge d’or des Zeppelin, fut utilisée par les nazis. Après l’embrasement du Hindenburg, qui fit 35 morts, les victimes allemandes furent honorées comme des héros par le régime.
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Des décennies de silence
Zeppelin n’est évidemment pas la seule entreprise allemande emblématique à avoir servi le régime national-socialiste durant les années 1930-1940. Mais après la chute du IIIe Reich, la plupart des dirigeants n’ont pas été inquiétés. Seuls trois grands groupes industriels se sont retrouvés sur le banc des accusés à Nuremberg (Bavière) : Flick, IG Farben, qui après son démantèlement a notamment donné naissance à Bayer et BASF, et Krupp. Ensuite, résume l’historien Paul Hayes dans son ouvrage Profits and Persecution – German Big Business in the Nazi Economy and the Holocaust (Cambridge University Press, 2025), «l’image unilatérale et fortement simplifiée de “l’homme d’affaires honorable” qui avait survécu à “l’économie dirigée” et “était resté honnête” a dominé l’opinion publique en Allemagne, en particulier dans les milieux d’affaires, pendant des décennies».

Après une longue période de silence, de nombreuses firmes ont toutefois, à partir de la fin des années 1990, peu à peu levé le voile sur leurs activités et leurs accointances pendant la période nazie. Une évolution facilitée par la disparition progressive des dirigeants des années 1930-1940 et le départ à la retraite des fidèles que ces derniers avaient formés. Ce processus a cependant été mené de plus ou moins bon gré. «Les motivations qui ont poussé [ces sociétés] à faire le bilan du passé étaient très variables : tantôt la pression publique, tantôt une volonté propre, et souvent aussi la crainte de perdre le marché lucratif des États-Unis», analyse pour Le Figaro Paul Erker, historien de l’économie et des entreprises à l’université Ludwig-Maximilian de Munich (Bavière), auteur de plusieurs études portant sur les entreprises et les administrations sous le IIIe Reich.
Ces entreprises ont souvent suivi le même parcours : l’ouverture de leurs archives à un petit groupe d’experts indépendants; l’enquête à proprement parler pendant plusieurs années ; la présentation des résultats; les excuses des dirigeants actuels; une ou plusieurs interviews dans des médias de référence; la publication d’un livre issu des travaux des experts; et dans la plupart des cas, la contribution à un fonds d’indemnisation des travailleurs forcés. Une différence notable subsiste toutefois. Nombreuses sont les sociétés qui communiquent sur leur participation à ce mouvement. Mais sur leur site internet, la plupart d’entre elles ne font que mentionner rapidement leur passé nazi, et renvoient ensuite vers l’ouvrage les concernant. Seules certaines, comme Bertelsmann depuis 2023, rendent les conclusions détaillées des historiens accessibles à tous en ligne.
«Mon père était nazi»
Plusieurs entreprises se targuent d’avoir été «pionnières» en la matière dans leur secteur. Parmi elles : Volkswagen, créée en 1937 sous l’impulsion d’Adolf Hitler, qui posa lui-même la première pierre de l’usine de Wolfsburg (Basse-Saxe) le 26 mai 1938. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, le constructeur automobile intègre l’industrie de l’armement de l’État nazi et a recours à environ 20.000 travailleurs forcés, dont 5000 détenus de camps de concentration. À partir du milieu des années 1980, elle multiplie les initiatives liées à ce passé nazi, liste le responsable du département «Volkswagen Heritage» auprès du Figaro : enquête de l’historien Hans Mommsen, installation d’une stèle commémorative, transformation d’un ancien abri anti-aérien en lieu de mémoire, versement d’indemnités à d’anciens travailleurs forcés, organisation de séminaires à Auschwitz à destination des apprentis de l’entreprise…
La Deutsche Bank affirme, quant à elle, avoir été «le premier établissement financier allemand à engager une enquête approfondie et sans réserve sur cette période», en mettant en place en 1997 une commission d’historiens indépendants, laquelle a notamment conclu à sa participation à l’«aryanisation» (la confiscation des entreprises détenues par des Juifs). Elle mène également ses propres recherches par le biais de son Institut historique. C’est ainsi qu’en 1999, elle découvre dans ses archives que son ancienne succursale de Katowice (Pologne) a participé au financement de travaux de construction du camp de concentration d’Auschwitz. Dans un courrier adressé aux collaborateurs de la banque, le patron de l’époque, Rolf-Ernst Breuer, se dit alors «profondément bouleversé par les liens qu’entretenait la Deutsche Bank avec l’État nazi». «Au nom de la banque, je tiens à nouveau à souligner que nous regrettons profondément les injustices et les souffrances commises et que nous assumons notre responsabilité éthique et morale», ajoute-t-il.

Dans le secteur des médias, l’exemple du groupe Bertelsmann – maison mère de RTL et M6 – retient l’attention. Entre 1999 et 2002, une commission historique indépendante composée de quatre membres se penche sur le passé de celle qui n’était à l’origine qu’une modeste maison d’édition protestante, avant de devenir aujourd’hui un géant des médias. On redécouvre que pendant la Seconde Guerre mondiale, la firme était le premier éditeur de la Wehrmacht, publiant de nombreux contenus antisémites. Et «la légende selon laquelle elle aurait été fermée [en 1944] parce qu’elle aurait été la “maison d’édition de la Résistance” ne tient pas la route», souligne la commission, qui ajoute qu’après la guerre, ce mythe a servi à Bertelsmann pour «obtenir le plus rapidement possible une nouvelle licence d’édition auprès des autorités d’occupation».

«Chapitre le plus sombre»
En 2007, un documentaire intitulé «Le silence des Quandt» met sur le gril la richissime et très discrète famille d’industriels, actionnaire de référence de BMW depuis la fin des années 1950. Sous pression, la famille se résout à ouvrir ses archives à un petit groupe d’experts, dont l’historien Joachim Scholtyseck. Les conclusions concernant Günther Quandt (1881-1954), dont l’ex-femme Magda avait épousé en secondes noces Joseph Goebbels, sont implacables. Adhésion au NSDAP; étroite collaboration avec le régime; large enrichissement sous le IIIe Reich; emploi d’environ 50.000 travailleurs forcés, détenus des camps de concentration et prisonniers de guerre; participation à l’«aryanisation»… «Nous savions que notre grand-père n’était pas un héros. Mais nous avions refoulé cette réalité, admet sa petite-fille, Gabriele Quandt, lors d’un entretien auprès du Handelsblatt en 2011. Ça fait mal. Nous aurions aimé qu’il soit différent.»
En 2013, arrive le tour de Dr Oetker, groupe spécialisé dans les produits alimentaires, de prendre part à ce processus. «Il n’y avait pas l’épaisseur d’un cheveu entre le régime nazi et Oetker, tant la famille que l’entreprise Oetker», affirme alors dans une interview accordée au Spiegel l’historien Andreas Wirsching, qui a travaillé sur le sujet pendant plusieurs années. Richard Kaselowsky, à la tête de la société de 1921 à 1944, «incarne parfaitement l’évolution d’un libéral conservateur vers un fervent partisan du nazisme», souligne ainsi Andreas Wirsching. Richard Kaselowsky appartenait notamment au «Freundeskreis Reichsführer-SS», ce cercle de hauts dirigeants proches du chef de la SS Heinrich Himmler, aux côtés de représentants d’IG Farben, de Flick, de Krupp, de Siemens, de la Deutsche Bank, de la Dresdner Bank… Son beau-fils, Rudolf-August Oetker, qui prit sa suite jusqu’en 1981, s’engagea, quant à lui, volontairement dans la Waffen-SS. «Mon père était nazi», reconnaît en octobre 2013 August Oetker dans une interview à Die Zeit .


L’’équipementier automobile Continental est l’une des dernières grandes sociétés en date à avoir fait la lumière sur ce que son PDG Elmar Delgenhart a qualifié en août 2020 de «chapitre le plus sombre» de l’histoire du groupe. «Continental a joué un rôle central dans l’économie de l’armement et de guerre nazie. [Elle] a tiré un profit économique de la politique de mobilisation et d’armement menée sous le Troisième Reich», reconnaît publiquement l’entreprise, qui a ouvert ses archives à l’historien Paul Erker. Aux yeux de ce dernier, ces «opérations transparence» ne sont cependant pas une fin en soi et doivent obliger les groupes à s’interroger sur leurs pratiques actuelles. «Il n’est pas possible de mener des enquêtes approfondies sur la période nazie et de déclarer “plus jamais ça”, tout en occultant le lien avec le présent, c’est-à-dire en continuant à faire des affaires avec des dictatures et des régimes tels que la Russie, la Chine ou la Turquie, et à se soumettre ainsi à nouveau à des intérêts d’adaptation, de collaboration et de profit.»

Source Le Figaro

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