23 août 1939, le pacte Hitler-Staline: une date que la moitié de l’Europe n’oublie pas

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Par Sylvie Lemasson

FIGAROVOX/TRIBUNE – Le pacte germano-soviétique en août 1939 a marqué les Polonais et les Baltes et pèse dans leur mémoire collective aujourd’hui encore, raconte l’universitaire Sylvie Lemasson.
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Sylvie Lemasson est maître de conférences à Sciences Po Grenoble. Elle a notamment publié «Une histoire de frontières – La république des deux nations», Lituanie et Pologne (L’Harmattan, 2016).
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Le 23 août 1939 est scellé le fameux pacte Molotov-Ribbentrop, du nom des ministres des Affaires étrangères de l’Union soviétique et de l’Allemagne nazie. À cette époque les deux régimes totalitaires décident de respecter une neutralité mutuelle, bénéfique à leurs expansions respectives.
Vu de Moscou, le fait de privilégier une relation pacifique avec le régime hitlérien permet de pointer l’impérialisme occidental comme ennemi principal. En homme fort du Kremlin, Staline compte réaliser ce que n’a pas entrepris Lénine: consolider l’ordre communiste à l’extérieur de l’URSS, en commençant par «l’étranger proche» situé aux marches de l’empire soviétique.
Et vu de Berlin, le fait de s’assurer une connivence avec l’URSS libère le front oriental de toute menace militaire. En outre, Berlin sort de son isolement diplomatique en se consacrant à la révision des dernières frontières imposées par la France, l’Angleterre et les États-Unis à l’issue du Traité de Versailles. Pour Hitler, les puissances occidentales portent la responsabilité d’un Diktat inique infligé à l’Allemagne à Versailles. Gouvernées de surcroît par ce qu’il appelle le «grand capital juif», elles sont alors une cible idéologique de choix pour légitimer la politique du parti national-socialiste.
Le protocole secret du pacte accorde toute la partie orientale du continent à l’URSS, en commençant par la Finlande et les pays baltes
Aussi la convergence d’intérêts entre Moscou et Berlin se traduit-elle par le partage de l’Europe en deux sphères d’influence. Le protocole secret du pacte accorde toute la partie orientale du continent à l’URSS, en commençant par la Finlande et les pays baltes, alors que toute la partie située à l’Ouest de ce tracé revient à l’Allemagne.
Quant au territoire polonais, il sert de ligne de démarcation entre intérêts soviétiques et nazis. De sorte que la Pologne se retrouve de nouveau démembrée après avoir recouvré sa souveraineté en 1918. Elle avait alors repoussé, sans réprimandes occidentales, les frontières fixées au terme du premier conflit mondial. La France de Georges Clemenceau ne voyait que des avantages à laisser la Pologne renouer avec l’époque mythifiée du Royaume des Jagellon, en s’emparant de Vilnius (Lituanie) et de la Galicie orientale (Ukraine). Plus la Pologne fortifiait son assise géographique, plus elle était en mesure de contenir les velléités allemande et bolchevique.
Près de deux ans plus tard, à partir du 22 juin 1941, lorsqu’Hitler attaque l’URSS et s’empare de toute la Pologne en violant le pacte germano-soviétique, il entend obtenir à l’Est ce qu’il a engrangé à l’Ouest. C’est-à-dire une kyrielle d’entités territoriales. Et pour assouvir ses appétits de grandeurs, il n’a plus besoin de son allié soviétique. L’opération Barbarossa, qui propulse les troupes allemandes vers les pays baltes et l’Ukraine, est destinée à fondre sur Leningrad, Moscou et Stalingrad. L’URSS n’a alors d’autres perspectives que de s’unir aux puissances occidentales dans la lutte contre le nazisme.
Pour les pays soumis au mouvement de balancier des troupes soviétiques et allemandes, la mémoire collective s’identifie aux exactions des deux totalitarismes du XXe siècle
Pour les pays soumis au mouvement de balancier des troupes soviétiques et allemandes en devenant les «terres de sang» du continent, la mémoire collective s’identifie aux exactions des deux totalitarismes du XXe siècle, le nazisme et le stalinisme.
Quant à partir de 1945, l’Europe occidentale se reconstruit en réponse à la Seconde Guerre mondiale dans un esprit de réconciliation avec la France et la République fédérale d’Allemagne comme aiguillon, la partie orientale de l’Europe disparaît sous une chape de plomb. De leur côté, les États baltes subissent une nouvelle fois la double peine. Après avoir été annexés à l’URSS en 1944, ils sont victimes de la déportation de milliers de civils et de la verticale du pouvoir moscovite. La nomenklatura communiste redoute plus que tout l’inclination européenne de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie.
Plus de quarante ans plus tard, pour s’affranchir de Moscou, la première césure politique vient bien de la Pologne en juin 1989. Mais ce sont les pays baltes qui assènent un coup très rude à l’URSS. Le 23 août 1989, une chaîne humaine se forme de Vilnius à Riga et de Riga à Tallinn sur près de 700 km avec l’objectif chevillé au corps de signifier la rupture d’avec l’ordre de Yalta. Ce qui devient, à l’été 1989, la «révolution chantante» – ou la «voie balte» – se met donc en marche le jour de la commémoration des heures sombres qui ont mené l’Europe à la guerre. S’ensuivra l’indépendance des pays baltes en 1990, puis la déflagration de l’empire soviétique en décembre 1991. Le Bloc de l’Est, quant à lui, implose dès l’hiver 1989.
Aussi l’intégration des pays d’Europe centrale et orientale (PECO) à l’UE en 2004 n’est-elle nullement perçue par les anciennes démocraties populaires à l’image d’un processus de rattrapage qui justifierait une multitude de conditions, mais bien comme l’aboutissement normal d’un retour à la famille européenne. Et si, toujours dans l’esprit de ces mêmes pays, cette union a été retardée, c’est en raison de contingences géopolitiques pour lesquelles l’Occident doit reconnaître sa part de responsabilité.
En prévalant sur le 9 novembre 1989, le choix du 23 août 1939 devait contribuer à retisser les liens d’une mémoire plurielle.
Depuis leur adhésion à l’Union européenne, les pays d’Europe centrale et orientale investissent les politiques publiques mémorielles de l’Union dans l’idée d’imprimer un cours historique propre à leurs héritages. Faute de pouvoir ajouter au tableau des pères fondateurs des années Cinquante de nouvelles figures, ils s’activent pour inscrire à l’agenda de Bruxelles des séquences commémoratives en résonance avec les fractures européennes.
C’est ainsi qu’à la journée de l’Europe fêtée en musique le 9 mai (référence à la déclaration Schuman de 1950 à l’origine de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier) correspond la journée du souvenir du 23 août (signature du pacte Molotov-Ribbentrop). Votée par le Parlement européen en 2009, cette date commémore les victimes des régimes totalitaires et autoritaires. Sous la houlette de la Pologne, de la Lituanie et de la République Tchèque, les débats ont chahuté nombre de pays occidentaux favorables au 9 novembre qui selon eux, tout en valorisant la chute du Mur de Berlin comme vecteur de fusion entre l’est et l’ouest du continent, incarnait un lieu de mémoire. Cependant du côté des pays d’Europe centrale et orientale, cet épisode, aussi important soit-il, n’est que la conséquence de leurs engagements nationaux, et non l’épicentre d’une d’émancipation. En prévalant sur le 9 novembre 1989, le choix du 23 août 1939 devait contribuer à retisser les liens d’une mémoire plurielle. Il n’est pas sûr aujourd’hui que ce pari soit réussi, ni même que la devise de l’Union «unie dans la diversité» s’applique toujours aux politiques communautaires.
Au moment de la nomination des «P4», les quatre postes les plus influents au sein de l’Union (président de la Commission, président du Parlement, président du Conseil européen et Haut représentant pour les questions de politique étrangère), il aurait peut-être été judicieux de retenir une personnalité issue des pays d’Europe centrale et orientale. Autrement dit, d’éviter de tracer, ne serait-ce qu’en pointillé, les pourtours politiques et culturels d’une «autre Europe», celle de l’Est. Car lorsque l’Europe se souvient différemment de son histoire, elle pense aussi différemment. Et quand elle pense autrement, elle agit de manière éclatée. La commémoration du 80ème anniversaire du pacte germano-soviétique, à travers toute l’Europe ou pas, participe des valeurs communes de l’Union, si discutées entre «progressistes» et «populistes».
Source :
http://premium.lefigaro.fr/vox/histoire/23-aout-1939-le-pacte-hitler-staline-une-date-que-la-moitie-de-l-europe-n-oublie-pas-20190822

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2 Commentaires

  1. IN Memoriam

    23 août 2019 at 9 h 19 min

    Quand LE plus grand criminel de tous les temps rencontre l’autre grand criminel, qu’est ce qu’ils s’racontent ?

  2. Bertrand Escaffre

    23 août 2019 at 10 h 45 min

    Questions très intellectuelles d’évitement des sujets pour tirer la couverture à soi.

    En tout cas j’ai passé la journée d’hier en compagnie d’un ancien légionnaire polonais, il veut bien parler toutes les langues mais méprise le russe à cause de ce passé – il ne voit pas la langue allemande aussi négativement…

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