Dimanche 31 janvier 2026 sur Public Senat L’histoire du grand-père espion de Raphaël Glucksmann révélée dans un documentaire

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Enquête. Grâce à des documents du contre-espionnage britannique, L’Express peut révéler les missions de Rubin Glucksmann pour le renseignement militaire soviétique (GRU).
Par Cyril Gelibter
Le grand-père du possible candidat de la gauche en 2027, un espion russe ? Un documentaire, diffusé sur Public Sénat le 31 janvier prochain, l’affirme. Dans Les Glucksmann, une histoire de famille, Raphaël découvre une part de la vie de Rubin, le père de son père André. « Il espionnait l’état-major allemand en Allemagne », a-t-il brièvement précisé le 22 janvier sur LCI. « J’ai découvert l’histoire de mon grand-père en regardant le documentaire, enfin je ne sais pas d’ailleurs si elle est vraie… », commente le député européen auprès de L’Express. Il savait seulement « vaguement » qu’il avait été « agent de la troisième internationale », c’est-à-dire de l’URSS, nous dit-il.
L’Express a pu obtenir de nombreux documents inédits sur les activités de Rubin Glucksmann, issus des archives du contre-espionnage britannique. Certains complètent les révélations de Sebastien Voigt, un historien allemand, publiées dans Der jüdische Mai ’68: Pierre Goldman, Daniel Cohn-Bendit und André Glucksmann im Nachkriegsfrankreich, un ouvrage de 2015 jamais traduit en français. Ils dessinent les traits d’un espion majeur de l’Union soviétique de Staline. Loin d’avoir seulement intrigué contre les nazis, cet homme d’affaires a participé à de nombreuses opérations clandestines, dont le financement d’activités d’espionnage du renseignement militaire soviétique (GRU) en France, au Royaume-Uni et aux Etats-Unis.

Rubin Glucksmann naît le 19 mai 1889 à Czernowitz (aujourd’hui Tchernitvsi, en Ukraine), dans l’empire austro-hongrois. Vers 1900, sa famille, des juifs peu religieux, émigre à Vienne, dans le quartier de Leopoldstadt. Son père exerce la profession de marchand de vêtements d’occasion. Rubin obtient l’équivalent de son bac, il s’inscrit à l’université à partir de 1909 et s’engage dans des groupes sionistes de gauche. Pendant la Première Guerre mondiale, il combat dans l’armée austro-hongroise comme sous-officier. Selon une note ultérieure du MI6, le renseignement britannique, consultable aux archives nationales de Kew, Rubin Glucksmann est considéré, en 1921, comme un des leaders du Poale Zion à Vienne, un parti marxiste et sioniste notamment animé par David Ben Gourion, futur fondateur de l’Etat d’Israël. Puis il émigre en Palestine où il rejoint le Parti communiste local. Il y rencontre Martha Bass, sa future épouse, puis est recruté par le GRU.
Faux passeport palestinien
Les révélations émanent d’un transfuge, le général Walter Krivitsky, chef du renseignement militaire soviétique en Europe occidentale jusqu’à sa défection en 1937, pour la France puis les Etats-Unis. Le contre-espionnage britannique l’a longuement interrogé en 1940, via Jane Archer, sa spécialiste des taupes de l’Est. Plusieurs de ses informations ont permis le démantèlement de réseaux soviétiques au Royaume-Uni. Krivitsky qualifie Gluksmann d’ »agent important ». Son rôle est celui d’un logisticien, en appui des espions les plus aguerris en Europe, ces agents sur lesquels le GRU mise énormément.

Sur la consigne du GRU, le couple Glucksmann immigre à Hambourg, en Allemagne vers 1934, où ils rejoignent le « réseau Wostwag ». Un rapport déclassifié de la chambre des représentants américaine, en 1951, réalisé avec les informations du FBI, qualifie la Wostwag, une société berlinoise d’import-export, fondée en 1922 par les frères Ehrenlieb (en réalité les frères Zigmund et Bronislav Yanovski, tous deux officiers du GRU), de « principale couverture commerciale de l’espionnage soviétique en Europe ». La Wostwag est officiellement spécialisée dans le commerce de matières premières, de quoi justifier des implantations en Europe, mais aussi en Chine ou en Mongolie. Elle dispose de filiales diverses, toutes contrôlées par le GRU et est financée par Moscou à hauteur de 900 000 dollars en 1936. Tous ses salariés sont des espions, décrit l’historien russe Valery Kotchik, dans un ouvrage publié en 2022 et consacré au GRU. Ses activités, en partie réelles, servent à couvrir des livraisons d’armes et le financement des activités d’espionnage du GRU. Son objectif est plus généralement la « déstabilisation » des pouvoirs locaux, selon Krivitsky, au profit des organisations communistes. Ainsi, en Chine, le service de sécurité accuse la Wostwag de financer et d’armer les communistes.
Rubin Glucksmann fonde la société d’assurance de la mer Noire et de la mer Baltique, il y exerce comme assureur de fret, sous perfusion de la Wostwag. Cette légende justifie de nombreux déplacements à Vienne, à Prague ou en URSS, où il utilise un faux passeport palestinien au nom de Reuben Gidoni. En février 1934, première alerte. Selon une note du MI6 que L’Express a pu consulter, la police palestinienne s’étonne que Reuben Gidoni tente de renouveler son passeport à Vienne, étant donné… que cette personne n’existe pas. Les enquêteurs soupçonnent un « Glicksman » ou « Glucksman », probable « agent communiste », d’usurper cette identité. Mais les recherches s’arrêtent là.
Un nouveau « faux-nez » en France
En 1935, les persécutions nazies en Allemagne sont telles que les Glucksmann doivent envisager l’émigration. « Ce qui est très drôle, c’est que cet agent soviétique a tout organisé dans sa vie pour que sa femme accouche à Paris, pour que son fils naisse français. Y compris en mentant aux autorités soviétiques apparemment », affirme Raphaël Gluksmann. Ils rejoignent la France et Rubin est embauché à la « société pour le commerce d’outre-mer », un autre « faux-nez » du « réseau Wostwag ». Cette entreprise livre bientôt des armes confiées par le GRU aux républicains espagnols.
Fin 1937, quelques mois après la naissance de son fils André, Rubin Glucksmann se voit confier une nouvelle structure, la Far Eastern Fur Trading Company (FEFTC) à Londres. Il y poursuit ses missions de financier occulte de l’espionnage soviétique, tout en rendant visite à sa famille en France tous les quinze jours. Une note du MI5 mentionne un paiement de sa société vers Frank Kleges, un ressortissant américain gérant de la « société anonyme française pour l’importation des légumes secs »… en réalité la fausse identité de Jacob Kirchenstein, que les services secrets britanniques soupçonnent d’être le chef d’un réseau d’espionnage et de sabotage soviétique ultra-clandestin en Europe. Selon le MI5, entre 1930 et au moins 1937, « Kleges aurait dirigé l’espionnage soviétique en France ».
Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale marque la fin du parcours de Rubin Glucksmann. Dénoncé par Walter Krivitsky, il est longuement interrogé par le MI5. S’il ne reconnaît à aucun moment son activité d’espion, ses explications ne convainquent guère les enquêteurs. Il reconnaît ainsi des liens d’affaires avec le docteur Philipp Rosenbleitt. Selon le FBI, ce dentiste de New York a abrité dans son cabinet des entrevues occultes entre des porteurs de valises de cash… et Alfred Tilton, le chef du GRU dans la métropole américaine de 1927 à 1930. Les policiers découvrent encore ses rencontres avec Adam Purpiss, que Krivitsky présente comme un ancien chef clandestin de l’espionnage soviétique au Royaume-Uni. Devenu officiellement homme d’affaires, il a fondé une émanation de la Wostwag à New-York, en 1938, notamment grâce à 150 000 dollars versés par la société de Glucksmann. Londres décide de transférer l’agent secret au Canada. Le 2 juillet 1940, la marine allemande torpille le SS Arandora Star dans l’Atlantique. Rubin Glucksmann meurt avec 804 autres passagers. Son plus jeune fils André a trois ans.
Source
L’Express

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