Finkielkrault ou la honte déplacée.
Par Charles Rojzman
Il y a quelque chose de profondément indécent, aujourd’hui, dans cette manière qu’ont certains intellectuels juifs d’Europe — Alain Finkielkraut en tête — de dire leur honte, comme si la catastrophe avait changé de camp, comme si l’histoire avait subtilement déplacé son axe, quittant les bourreaux pour s’installer dans le cœur même de ceux qui, depuis des siècles, portent le poids de l’extermination.
Finkielkraut parle des colons qui brûlent des maisons, qui arrachent des oliviers après qu’on a assassiné les leurs ; il parle aussi de cette extrême-droite israélienne qui réclame la peine de mort pour les terroristes. Et, dans ce double mouvement, il croit restaurer une sorte d’équilibre moral, comme s’il fallait à toute force rappeler que les Juifs, eux aussi, peuvent sombrer, eux aussi peuvent se perdre, eux aussi doivent être rappelés à l’ordre de l’humanité. Il réagit un peu comme Delphine Horvilleur : en rabattant la guerre sur la morale, la tragédie sur l’éthique, l’histoire sur la psychologie.
Mais ce geste, sous ses apparences généreuses, est une capitulation.
Car ce que l’on nomme aujourd’hui la « honte juive » n’est rien d’autre qu’une réédition raffinée de l’ancienne culpabilité européenne : cette nécessité quasi religieuse de se purifier en accusant Israël, comme si l’État juif était devenu le réceptacle de toutes les fautes du monde, comme si, à travers lui, l’Occident cherchait encore à régler ses comptes avec sa propre histoire.
On parle de vengeance là où il y a guerre.
On parle de dérive morale là où il y a survie.
On parle de radicalisation juive alors qu’il s’agit d’un peuple acculé, cerné, harcelé, contraint de combattre un ennemi qui se cache sous les écoles, dans les hôpitaux, derrière les enfants.
Ce qui se déroule à Gaza n’est pas une crise éthique, ni une pulsion de revanche. C’est une guerre imposée, asymétrique, sale, interminable, menée contre une organisation dont le projet n’est pas la coexistence mais l’effacement d’Israël, et dont la stratégie consiste à transformer chaque mort civile en arme médiatique.
Mais l’Europe ne sait plus nommer cela. Elle préfère parler de souffrance, de victimes interchangeables, de douleurs équivalentes. Elle a perdu le sens du tragique politique. Elle ne pense plus en termes d’ennemis, mais en termes de traumatismes.
Ainsi, on convoque l’empathie comme on récite une prière.
Fallait-il avoir de l’empathie pour Hambourg sous les bombes ? pour Dresde incendiée ? pour Berlin écrasée ? Était-ce le moment de pleurer sur le peuple allemand, avant d’avoir vaincu le nazisme ?
Non.
L’empathie vient après. Toujours après. Après la défaite du mal, après la chute de l’idéologie meurtrière, après la capitulation.
Je l’ai vu ailleurs, dans d’autres terres ensanglantées : au Rwanda, où la rencontre entre génocidaires et rescapés n’a été possible qu’après des années de prison ; en Israël et en Palestine, où les rares tentatives de dialogue exposent les Palestiniens à des menaces de mort, tant la simple idée de parler à un Israélien est perçue comme une trahison.
Jamais avant.
Mais notre époque veut tout inverser. Elle veut la réconciliation sans la victoire, la compassion sans la justice, la paix sans la défaite du projet exterminateur.
Et dans cette inversion, Israël devient coupable d’exister.
On isole les violences de colons, on brandit les propos excessifs de quelques responsables politiques, on évoque la peine de mort comme si elle était l’âme d’Israël — et l’on oublie le 7 octobre, l’orgie meurtrière, les femmes violées, les enfants brûlés, les vieillards traînés comme des trophées, l’appel explicite au génocide.
On oublie, ou plutôt on relativise.
Car ce qui se joue là, sous couvert d’humanisme, est une vieille mécanique : rendre le Juif responsable de sa propre persécution. Lui demander d’être moralement irréprochable pour mériter sa survie. Lui imposer une exemplarité que l’on n’exige de personne d’autre.
C’est une antienne européenne, ancienne comme les pogroms, modernisée par le vocabulaire des droits humains.
Dire aujourd’hui que le peuple israélien se radicalise, qu’il se venge, qu’il trahit ses valeurs, c’est ajouter une couche symbolique à la violence réelle. C’est transformer un peuple agressé en sujet principal du drame. C’est offrir, à ceux qui haïssent déjà les Juifs, une justification élégante.
Nous vivons une époque où l’Occident préfère se flageller plutôt que penser, où l’empathie remplace l’analyse, où la morale sert d’alibi à la lâcheté.
Un peuple qui se défend n’est pas un peuple qui se venge.
Et une guerre imposée n’est pas une faillite morale.
Elle est le signe terrible que le monde est redevenu brutal, pendant que nous continuons, dans nos salons feutrés, à parler comme s’il pouvait être sauvé par des phrases.
© Charles Rojzman
Source Tribune Juive
