Xavier Giannoli et Jean Dujardin : « Les Rayons et les Ombres, un film qui montre de quoi la France a été capable, pour le meilleur et pour le pire »
Par Jean-Christophe Buisson et Clara Géliot, pour Le Figaro Magazine
ENTRETIEN – Dans ce film évènement, Xavier Giannoli montre, comme personne avant lui, les coulisses de la collaboration à Paris, entre 1940 et 1944, à travers les destins parallèles de Jean Luchaire, fusillé à la Libération, et de sa fille Corinne. Nous avons réuni le réalisateur et l’acteur.
Comment devient-on collabo ? En s’intéressant à la figure de Jean Luchaire, le réalisateur d’Illusions perdues n’a pas choisi la facilité. Cela tombe bien : l’Histoire est complexe. Ambiguë. Grise. Nuancée. De même qu’il y eut beaucoup de personnalités de droite dans la première Résistance, on trouva des personnalités de gauche pour embrasser le vainqueur allemand en 1940. Ce n’est pas forcément ce que disent les livres d’Histoire, mais c’est la vérité. Ce qui ne signifie pas, malgré les Déat, Laval et Doriot, que la collaboration attirait majoritairement des hommes de gauche. Parce qu’elle n’était pas seulement idéologique. Et que chaque homme, selon sa raison et ses émotions, suit un parcours qui lui est propre.
C’est ce que montre Xavier Giannoli, avec une force et une subtilité rares, à travers la trajectoire de Jean Luchaire. Briandiste convaincu, héraut de la réconciliation franco-allemande après 14-18, journaliste au charme incommensurable, charismatique, séducteur, il a, par ambition, par soif du pouvoir, par vénalité, par lâcheté, glissé peu à peu sur la pente fatale qui le mènera au pire. Tenter de comprendre sans le pardonner mais sans le juger non plus, c’est le pari qu’a tenté et réussi brillamment le cinéaste en s’appuyant sur des comédiens exceptionnels : August Diehl, qui interprète Otto Abetz, Nastya Golubeva, à qui on prédit un avenir radieux dans le 7e art après ce qui est pour elle son premier film, et Jean Dujardin. Oser enfiler le costume d’un personnage a priori si antipathique lorsqu’on est le plus populaire des comédiens français est une prise de risque à souligner. Et à saluer.
Jean DUJARDIN.– C’était en 2016, à l’occasion d’une publicité pour la Fondation Perce-Neige réalisée par Xavier. Depuis des années, je me demandais comment il parvenait à réaliser des films aussi riches avec aussi peu de moyens – je pense notamment à Marguerite, une œuvre merveilleuse, tant pour sa narration que sa photo, ses acteurs. J’avais aussi été ébloui par ce qu’il avait fait faire à François Cluzet dans À l’origine, et très touché par la poésie de Quand j’étais chanteur. Quant à Illusions perdues, cela avait été pour moi une claque monumentale. En voyant sa filmographie, je me disais que cet homme était multiple.
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Or, c’est justement la force des grands metteurs en scène de pouvoir se réinventer en allant explorer, pour chaque projet, des univers différents… même si on commence à percevoir une écriture commune, dans sa déconstruction et sa narration, entre Illusions perdues, la série D’argent et de sang et Les Rayons et les Ombres. J’ai découvert que si Giannoli est un homme en colère, il est aussi très drôle. Il me fait penser parfois à Dupontel. Je serais d’ailleurs curieux de le voir aborder la comédie.
Xavier GIANNOLI.– Mais c’est mon instinct premier ! Mes courts métrages, L’Interview et J’aime beaucoup ce que vous faites, sont des comédies. C’est ce qui m’a conduit à découvrir le travail de Jean, d’ailleurs : j’ai tout de suite trouvé qu’il y avait dans OSS117 une grâce inimitable, et la performance de Jean relève du génie, tant dans la gestuelle que les mouvements du corps, les expressions d’embarras après avoir dit des énormités. Ce mélange de burlesque et d’intériorité très forte donne à son personnage une humanité immense. Mais j’avais aussi beaucoup aimé Un balcon sur la mer de Nicole Garcia – coécrit par Jacques Fieschi qui est devenu coauteur des Rayons et des Ombres, d’ailleurs – où Jean n’habite pas un film dramatique mais où il est habité par un film dramatique. Dans ce film, rien n’est fabriqué, il a une vraie intensité, une vraie intériorité. Au-delà d’être une grande star, Jean est un grand acteur.
Et donc, quand je l’ai rencontré pour cette publicité, j’avais dans ma poche la biographie de Jean Luchaire par Cédric Meletta car en le lisant et en imaginant en faire un film, c’est son visage que j’avais instinctivement collé à celui de Luchaire. Je ne voyais personne d’autre que lui dans ce rôle.
Est-ce donc à ce moment-là que vous parlez pour la première fois de Luchaire à Dujardin ?
X. G.- En effet, avant même de réaliser Illusions perdues, je l’invite à lire cette biographie. Jean Luchaire n’est évidemment pas un héros au sens classique du terme, mais je crois que c’est justement cela qui lui a plu dans le projet. L’une des premières choses qu’il m’a dites, c’est qu’il avait peur mais était curieux d’aller voir. Cela tombait bien car j’avais peur aussi ! Mais nous avions tous les deux envie de prendre le risque et de vivre une aventure à la fois esthétique, morale et historique. Le temps de l’enquête a été long, mais Jean et moi n’avons plus cessé d’échanger.
Comment avez-vous mené « l’enquête » ?
X. G.- Je suis allé piocher dans des monceaux d’archives et j’ai accumulé des centaines de photos dont j’envoyais certaines à Jean qui a pu effectuer un travail d’imprégnation de l’époque, du personnage, de ses gestes et ses regards. Quand nous avons pris les premières photos de Jean avec la coiffure et la cigarette de Luchaire, il m’a suffi d’y apposer le filtre « archives » pour que le vrai et le faux se confondent.
J. D.- Si ce film traite d’un sujet qui fait mal et que Luchaire était un personnage dangereux, Xavier m’a permis de l’aborder avec délicatesse. Il est un grand émotif, un grand sensible, un grand pudique, mais comme tout cela fait parfois de grands films, il faut être à l’écoute de son inventivité. Lorsque le tournage a commencé, il me disait toujours « tout est en mouvement ». À commencer par l’écriture. Il modifiait parfois le matin même une réplique, un mot, une idée car il inventait sans cesse et me faisait part de toutes ses réflexions. En ce qui me concerne, j’ai toujours considéré qu’à l’image de mon personnage tuberculeux, c’était un film malade, un film qui tousse, et qu’il y avait chez mon personnage une ambiguïté émotionnelle.
Jean Luchaire était autant détesté par les résistants que les collaborateurs
Xavier Giannoli
X. G. – Je me souviens que dans Lacombe Lucien, le film de Louis Malle, le tailleur juif dit au jeune collaborateur :« C’est étrange, je n’arrive pas à vous détester complètement. » Or, d’instinct, je savais que Jean ne pourrait pas être complètement détestable par son humanité naturelle, la candeur qu’il dégage, son refus d’être dans la complaisance de la dérive politique de son personnage, même si elle s’articule autour d’un amour réel et sincère pour sa fille.
Loin de moi l’idée de vouloir réhabiliter le collaborateur Jean Luchaire – de ce point de vue, le film n’est moralement pas ambigu –, mais je voulais lui conférer cette humanité et cette complexité qui étaient les siennes. Luchaire, pétri après 1918 d’idées humanistes, n’est pas né salaud, mais il l’est devenu en se compromettant. Et pour illustrer le paradoxe qu’il fut, il suffit de rappeler que Jean Luchaire était autant détesté par les résistants que les collaborateurs.
Comment joue-t-on l’ambiguïté émotionnelle ?
J. D. – On peut travailler les regards, l’enveloppe corporelle (voilà pourquoi j’ai perdu 5 ou 6 kilos), le teint pâle, mais l’ambiguïté émotionnelle ne se joue pas. J’avais des moments de candeur et de froideur, mais je me suis surtout rendu disponible pour mon metteur en scène. La vérité, c’est que j’ai traversé ce film sans intellectualiser les choses : j’ai écouté Xavier, ressenti mes partenaires, et ce qui ressort de tout cela, c’est une forme d’ambiguïté.
X. G.– De toute façon, je crois que les acteurs ne savent jamais vraiment quand ils travaillent. Ce sont des êtres sensibles qui se laissent percuter par des choses de la vie. Luchaire a décidé, à un moment donné, de se laisser porter, et, à l’instinct, Jean a fait de même. Sur le plateau, il y avait une espèce de grâce : le personnage était là tout le temps, dans le moindre geste, mouvement, regard. Je ne sais pas ce que Jean mobilisait en lui, mais c’était fascinant de voir que quand il se laissait déborder, ses yeux passaient même du brun au noir. Je ne l’avais jamais vu incarner un rôle d’une telle complexité, d’une telle noirceur. Luchaire porte un amour lumineux pour sa fille, mais il est aussi traversé par une ombre destructrice, celle d’un homme qui commence par être pacifiste, radical-socialiste, et qui finit par soutenir les idées les plus atroces.
À travers ce film, aviez-vous à cœur de réhabiliter sa fille Corinne ?
X. G.- Un peu, oui. Après avoir été la grande star d’avant-guerre, cette femme, condamnée pour indignité nationale, a été martyrisée avec une injustice terrible jusqu’à ce qu’elle décède, à 28 ans, dans une pauvreté totale. Après sa mort, on a gratté son nom sur les pellicules pour la « canceller » comme on dirait aujourd’hui. Or, si j’avais envie de la réhabiliter, c’est d’abord parce qu’elle était une grande actrice, moderne. Son apparition dans Prison sans barreaux, avec son phrasé, sa façon de bouger, sa liberté, avait été un choc. En menant l’enquête, à travers le livre de Carole Wrona (Corinne Luchaire. Un colibri dans la tempête, NDLR) mais aussi beaucoup d’articles, notamment un papier paru dans le journal résistant Combat qui prend sa défense en disant qu’on ne va pas faire payer à cette fille ce que la France a fait, j’ai compris qu’elle était devenue actrice pour que son père la regarde.
C’est lui qui fut le principal trait d’union entre elle et l’extérieur puisqu’elle a grandi dans une bulle avec des gens comme Otto Abetz, l’ami de jeunesse de son père devenu ambassadeur de l’Allemagne nazie à Paris en 1940, qu’elle considérait comme son parrain. À 18 ans, elle n’avait aucune conscience politique, mais elle a été jetée dans la cage aux lions par son père en le suivant dans les soirées de l’ambassade rue de Lille, à Paris. Le fait qu’elle n’ait pas compris ce qui allait se passer n’est pas une façon de la dédouaner car le film est très sévère avec elle aussi. Mais la fuite dans les fêtes et dans l’alcool fait d’elle un personnage romanesque à la Cassavetes : la façon qu’elle a de se perdre dans ce gouffre la rend émouvante.
Quant à son père, on peut considérer qu’il a fait le choix d’une éducation progressiste… mais c’est aussi celle d’un grand égoïste car Jean Luchaire était la quintessence d’un certain journalisme parisien. Il montrait une aisance avec le langage, avait une façon bien à lui de parler, de bouger, de regarder, de serrer les mains. Ayant traité de tout cela dans Illusions perdues, ça m’intéressait beaucoup d’y revenir. L’historien Cédric Meletta compare d’ailleurs Jean Luchaire à Rubempré…
Nastya Golubeva, qui interprète Corinne Luchaire, est éblouissante. Comment avez-vous travaillé avec elle ?
J. D.- Dès notre rencontre, cette fille qui semblait porter un secret m’est apparue comme une évidence dans le rôle. Elle avait beaucoup travaillé avec un coach pour s’imposer comme une jeune femme des années 1940, mais elle me semblait rare dans tout : son physique, son débit, et même son approche. Alors que beaucoup de comédiens débutants ont déjà un rapport esthétisant à eux-mêmes, Nastya cherchait le nerf de cette histoire, l’enjeu, et m’a prévenu qu’elle me regarderait beaucoup pour que je devienne son père. La première scène que nous avons tournée ensemble est celle où je viens la chercher au train qui la ramène du sanatorium. Ce premier regard et cette première étreinte ont suffi à nous souder.
En quoi la caméra est-elle un bon outil pour montrer ce qu’il y a à taire ?
X. G.- La magie du cinéma et du grand écran, c’est de nous placer face au regard, donc au mystère de quelqu’un. Quand j’organise les déplacements ou que je choisis les axes de caméra, ma première question concerne les regards. Cela valait pour les scènes intimes qui unissent Corinne et son père, mais aussi pour les scènes de discussion plus graves comme celle où Otto Abetz confie à Jean Luchaire avoir entendu parler d’une rafle. On perçoit alors toute la complexité de ce personnage qui ne veut pas savoir et cherche la façon dont il va pouvoir faire son chemin dans cette eau noire.
Comment s’est passée la rencontre avec August Diehl qui incarne Otto Abetz ?
J. D.- Comme avec Nastya, notre première scène ensemble était sur un quai de gare, lorsque Luchaire vient chercher son ami pour une réunion politique dans les années 1920. En jouant de grands amis, nous le sommes devenus immédiatement. Il faut dire qu’August Diehl, en plus d’être un acteur de génie, est un homme délicieux, charmant et rieur. Comme il appartient à cette génération dont les parents ont quitté l’Allemagne en 1961 au moment du procès Eichmann, il a grandi dans le Cantal et parle la même langue que moi, celle de l’aligot !
X. G.- Moi j’étais très admiratif parce qu’il avait tourné avec Terrence Malik. L’ayant vu dans Une vie cachée (et plus tard dans La disparition de Josef Mengele), je savais qu’il pourrait, comme son personnage, exercer une forme de fascination sur ses partenaires. Abetz n’est pas la caricature du nazi autoritaire et cassant, c’était un homme de charme. Francophile et francophone, il connaissait la littéraire française, était ami avec les grands écrivains français de l’époque comme Céline ou Drieu La Rochelle et a adhéré tard au parti nazi. Et puis ce n’était pas un militaire, mais un diplomate.
August Diehl incarne l’air allemand de Luchaire, Otto Abetz. sdp
Il a donc organisé la collaboration en utilisant ses réseaux et ses amitiés avec une intelligence redoutable. Dans ses Mémoires, le haut dignitaire nazi Rudolf Rahn écrivait qu’il régnait à l’ambassade de la rue de Lille « une atmosphère bohème » ! Le but d’Abetz était d’empêcher que l’opinion reste attentiste, et donc de la manipuler par la presse – d’où sa relation avec Jean Luchaire, qui finit par présider la Corporation nationale de la presse française. L’un et l’autre étaient ce qu’on appelle aujourd’hui des hommes de médias et c’est un des enjeux du film que de montrer la responsabilité des journalistes – sujet qui m’intéresse.
Cela interroge aussi sur ce qu’on fait de nos amis lorsqu’ils tournent mal…
X. G.- Ayant été épouvantablement trahi dans mon métier, cela traverse naturellement mon œuvre. D’un film à l’autre, je cherche à montrer comment les valeurs qui nous structurent et rendent la société possible sont mises à l’épreuve par l’argent, la compromission, la vanité sociale. Quand on remonte l’histoire de Luchaire, on voit qu’il n’y a chez lui et dans sa famille pas une once d’antisémitisme. Mais par des silences coupables, sous la pression sociale et politique, puis en noyant sa culpabilité dans l’alcool et l’hédonisme, il va en arriver à écrire des choses impardonnables comme cette lettre publiée dans la correspondance de Céline où, pour se défendre des attaques des collaborationnistes, il écrit : « Rassurez-vous, je ne me suis pas enjuivé, je suis antisémite. » Cela pose des questions qui résonnent fortement avec l’actualité. Par opportunité électorale ou dans un jeu de conquête sociale, sommes-nous capables de jouer avec le feu antisémite ? Étant né dans les années 1970, je n’aurais jamais cru que le débat politique contemporain puisse s’articuler autour de cette question, et pourtant… On voit aujourd’hui que la dictature n’a pas besoin de gens qui ont des couteaux entre les dents, mais d’hommes et de femmes qui présentent bien.
J. D. – Un film comme celui-là montre évidemment une volonté de mettre les doigts dans la prise. Il y a la version officielle de l’Occupation, mais il est bon parfois d’aller creuser pour en trouver les racines malades. J’ai pu le faire déjà avec J’accuse, le film de Polanski. Ce qui est sûr, c’est qu’entre 1940 et 1945, il y a un ventre mou, tel un secret de famille. Comme en disparaissant, les témoins de cette période laissent place à toutes les exagérations ou les fantasmes, le cinéma sert à dévoiler des zones d’ombre et à nous éclairer. S’il n’y a pas encore eu de vrai grand film sur la guerre d’Algérie ou la Terreur, c’est parce qu’on a du mal à se regarder dans les moments dramatiques de l’Histoire et qu’il y a des questions qu’on préfère éluder.
Lorsqu’on me demande si ça ne me dérange pas d’incarner un homme comme Jean Luchaire, je réponds que ce qui m’intéresse, c’est d’être un véhicule pour parler de cette période. Et puis, quand on observe l’œuvre de Scorsese, on ne peut pas dire qu’il y ait beaucoup de personnages recommandables, alors pourquoi je ne jouerais pas moi aussi un personnage complexe ? Mon emploi n’est pas de faire rire, c’est de tout incarner.
X. G.- Quand j’ai dit à l’historien Pascal Ory : « Je vais vous poser beaucoup de questions parce qu’on ne me le pardonnera pas si je dis le moindre mensonge », il m’a répondu avec malice : « On ne vous pardonnera pas plus si vous dites la vérité ! » Comme dans Illusions perdues, qui montre les coulisses peu reluisantes de la Ville lumière, je voulais que dans les coulisses de la collaboration, on découvre des choses qui n’ont jamais été dites et encore moins filmées comme ce cadeau que Hitler a fait à la France en lui rendant en décembre 1940 les cendres du fils de Napoléon.
Pour vous, Jean, quelle fut la scène la plus intense à jouer ?
J. D. – Lorsque Otto Abetz dit à Luchaire : « Tout le monde n’a pas trahi, Jean » (sous-entendu : tout le monde n’est pas comme toi), je n’en menais pas large. Ce contrepoint moral envoyé par un ami était une immense claque que je devais recevoir sans me louper. Or, j’ai vraiment pris conscience de la portée de cette phrase lorsque August Diehl me l’a envoyée. Cette scène m’a rappelé à quel point l’écoute de son partenaire est primordiale.
L’enjeu était de permettre au spectateur de suivre, grâce au talent des acteurs, d’approcher le mystère de cette épouvantable dérive
Xavier Giannoli
X. G. – Et l’enjeu dans cette scène était pour moi d’éviter l’empathie que cela peut créer. Il y avait donc une tension à respecter entre la fascination que provoque le mal et une forme d’indignation. Jean me répétait souvent de ne pas l’épargner. Il a beau être une grande star populaire, il n’avait pas peur et dans un souci d’honnêteté, il voulait aller au bout du personnage. Nous étions unis par l’envie de défendre cette idée que le cinéma peut échapper à un discours bien-pensant, au formatage commercial et offrir une proposition qui a une forme de radicalité
La scène du réquisitoire, lors du procès de Luchaire, était-elle un clou planté pour appuyer le parti pris de ce film ?
X. G.- Lorsque Philippe Torreton, qui incarne le procureur, a sorti d’une traite le réquisitoire, c’était tellement éblouissant que la salle était saisie et tous les figurants ont applaudi. Or, dans le film, c’est un élément essentiel car soudain sont balayées toutes les éventuelles ambiguïtés de ce personnage. Je pense notamment à cette notion détestable de « la morale des petits services » qui permet à des gens qui se sont compromis de se défendre en donnant des exemples où ils ont aidé des juifs ou en sortant des phrases comme « j’ai fait ce que je pouvais ». Cela fait écho à une autre scène, où Jean est le témoin impuissant des violences que de faux maquisards font subir à sa fille.
Un soldat gaulliste débarque alors et lance cette phrase capitale : « On n’a pas libéré la France pour ça » (autrement dit pour se comporter comme eux),avant de s’adresser à Corinne et de lui dire ces mots bouleversants : « Relevez-vous, mademoiselle. » Par l’intensité de son regard, sa présence, cet homme incarne une certaine idée de la France et de la dignité humaine. Or, il me semble que réaliser, aujourd’hui, un film montrant de quoi la France a été capable, pour le meilleur et pour le pire, était un vrai pari cinématographique. L’enjeu était de permettre au spectateur de suivre, grâce au talent des acteurs, l’itinéraire de ces gens, d’approcher le mystère de cette épouvantable dérive et de rendre l’Histoire à une contingence humaine car dans cette « vague » il y a des responsabilités individuelles et cela appelle à la responsabilité de chacun.
Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli (en salles le 18 mars).
source Le Figaro
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