«Il s’est appuyé à la fois sur le réseau LFI et le réseau Frères musulmans» : à Sarcelles, le nouveau maire suscite l’inquiétude de la communauté juive

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Par Caroline Beyer

Des policiers surveillent l’entrée de la synagogue de Sarcelles, le 11 octobre 2023, après les attaques du Hamas en Israël. Dans la ville, l’alliance du nouvel élu Bassi Konaté avec les Insoumis passe très mal au sein de la communauté juive. GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

À peine 8 heures passées et les premiers étals sont déjà installés à la sortie de la gare de Garges-Sarcelles. Perruques, djellabas, robes africaines colorées, tee-shirts de foot, baskets, bijoux à un euro, fruits et légumes, viande… On trouve de tout sur le marché de Sarcelles, l’un des plus grands et les moins chers de l’Île-de-France, qui attire en masse des habitants des communes voisines du Val-d’Oise (95), Garges-lès-Gonesse, Villiers-le-Bel, Stains. À tel point que le dimanche, les Sarcellois évitent de s’y rendre. Trop de monde, trop de camions, trop de déchets aussi, qui attirent les rats.
Le marché de Lochères et ses nuisances. Un dossier incontournable de la campagne des élections municipales 2026, tout comme celui de la gare, où les vendeurs à la sauvette proposent, entre autres, des cigarettes à l’unité. Le candidat élu, Bassi Konaté, 38 ans, a promis de les « éradiquer ». Il veut aussi lutter contre « les marchands de sommeil » qui sévissent à Sarcelles, ville parmi les plus pauvres d’Île-de-France. Pour lutter contre les rixes entre quartiers, le nouveau maire veut faire appel à « des grands frères », des personnes « respectées dans les quartiers », qui « sont passées par là ». Parmi ses adversaires politiques, certains ont noté qu’il s’était aussi engagé à diminuer les contrôles de police.

Bassi Konaté, « enfant de Sarcelles » aux origines maliennes, 20 ans passés dans le secteur associatif comme éducateur puis directeur du centre social des Sablons, ou la surprise de l’élection municipale sarcelloise. Il fait partie de la liste de ces maires issus de l’immigration et du monde associatif, que les municipales 2026 ont porté au pouvoir, avec l’aide active de La France insoumise. Le parti de Jean-Luc Mélenchon, qui courtise l’électorat des quartiers populaires depuis de longues années, surfe désormais activement, depuis le massacre perpétré par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, sur le conflit israélo-palestinien, sur fond d’antisémitisme larvé.
Pour la communauté juive de Sarcelles (entre 10 000 et 12 000 sur 61 000 habitants), la plus concentrée d’Île-de-France, l’alliance du nouvel élu avec les Insoumis passe très mal. « Au 2e tour, 55 % de la population a voté pour un maire qui a accepté l’étiquette LFI et ses discours flirtant avec l’antisémite », résume, amer, un membre de la communauté juive.
« De nos jours, un black ne votera jamais pour un blanc, et inversement. La politique communautaire, c’est la merde… », se désole un vieux monsieur qui regrette le temps où l’on votait « pour des projets ». Ce 27 mars, avant la cloche de 8 h 30, les enfants qui se dirigent avec leurs parents vers l’école Jean-Jaurès sont essentiellement issus de l’immigration africaine. Pas de voile intégral pour leurs mamans, de simples foulards. Dans le tram n° 5, qui relie la gare de Garges-Sarcelles au marché de Saint-Denis, dans cette ville qui compte une centaine d’ethnies, la génération des plus de 50 ans porte boubous, bérets ou qamis. Les plus jeunes, eux, les yeux rivés sur leurs portables, sont reconnaissables à leurs invariables joggings et baskets.
Une terre de protection pour les juifs
Après les barres HLM grises du Grand Ensemble de Sarcelles-Lochères, érigé dans les années 1960-1970, et le centre commercial des Flanades, on entre dans la « petite Jérusalem ». Un km² sur lequel se concentrent des commerces juifs, autour de la Grande Synanogue. Laurent Berros, le grand rabbin du Val-d’Oise, compose le digicode et pousse la porte en fer de la synagogue. Il veut être optimiste. « Il n’y a pas d’antisémitisme à Sarcelles. C’est encore une cité où toutes les communautés se parlent, font commerce, avec des lignes de rencontre comme le marché ou le conservatoire de musique, où se mélangent des juifs, des musulmans, des Turcs et des Chaldéens (chrétiens d’Orient, NDLR), explique-t-il. C’est un musulman qui s’occupe de la réhabilitation des chaises de la synagogue. Et ces tapis nous ont été offerts par la communauté turque, poursuit-il. Tant que l’on connaît les gens, il n’y a pas d’inquiétude à avoir », assure-t-il. Reste que l’élection de Bassi Konaté résonne comme une nouvelle étape dans l’histoire de la communauté, qui a vu les premiers juifs arriver d’Afrique du nord après l’indépendance de l’Algérie.
Les premières secousses sont intervenues avec la 2e Intifada dans les années 2000, puis il y a eu l’attentat à la grenade de la cellule terroriste de Cannes Torcy qui a visé, en 2012, une supérette casher à Sarcelles, et surtout l’épisode traumatisant des émeutes de juillet 2014 qui ont éclaté à l’occasion d’une manifestation propalestienne. Des boutiques avaient été dévastées et, près de la synagogue, on avait entendu « mort aux juifs ! ». Ces émeutes avaient provoqué des départs de plusieurs familles vers Israël, l’est parisien, mais aussi vers le Canada ou l’Angleterre, où la laïcité à l’anglo-saxonne intègre les fêtes juives et musulmanes aux calendriers et aux examens scolaires. Si aujourd’hui des familles continuent de partir, « Sarcelles bénéficie d’un effet de vases communicants, en attirant des juifs des communes limitrophes, voire du 19e arrondissement parisien », explique le grand Rabbin. La « petite Jérusalem » reste considérée comme une terre de protection où « il est possible d’avoir une vie de juif, au sein d’une communauté vivante et solidaire », à l’inverse de villes comme La Courneuve ou Saint-Denis. « Je ne suis pas inquiet », martèle-t-il, même s’il reconnaît qu’il a fallu 48 heures à la communauté juive pour revenir à la raison après l’élection du nouveau maire.

D’autant que personne a Sarcelles ne l’a vraiment vu venir. Dans ce bastion socialiste, dirigé par le passé par Dominique Strauss-Kahn, puis par François Pupponi pendant 20 ans et, par Patrick Haddad depuis 2018, Bassi Konaté a pris tout le monde de court au premier tour, en devançant largement ses deux concurrents. Il faut dire que dans cette ville où presque un habitant sur deux a moins de 30 ans, il a mené une campagne active auprès des plus jeunes, dans les quartiers et sur TikTok. Le candidat Horizons, François-Xavier Valentin, soutenu par François Pupponi, a récolté 27,5 % des suffrages et le maire sortant, Patrick Haddad, seulement 25,4 %. Un désaveu pour l’ancien édile, professeur d’économie que certains jugent « trop intello », « trop loin du terrain « », mais qui avait réussi à maintenir le calme et le « vivre-ensemble » en cette période de conflit au Moyen-Orient. De fait, les actes antisémites dans la ville sont nettement moins nombreux qu’au niveau national. Candidat « citoyen », sans étiquette, Bassi Konaté n’a pas craché, dans l’entre deux-tours, sur le soutien de LFI, qui a finalement apposé à la fois son logo et des militants sur sa liste. Une liste où figureraient également, des noms de la mouvance frériste. Parmi eux, un étudiant à Sciences Po, fils d’Arif Taş, le chef de la représentation parisienne du Parti de l’association Saadet Partisi (Parti de la Félicité), parti politique turc islamo-conservateur issu de la tradition Millî Görüş. « Pour gagner, Bassi Konaté s’est appuyé à la fois sur le réseau LFI et le réseau Frères musulmans. Qui va gagner à la fin ? », interroge François Pupponi en suivant le destin de la ville de très près. « Bassi, je le connais, c’est moi qui l’ai embauché. Je lui souhaite bon courage pour gérer tout ça », affirme celui qui a quitté le PS en 2018.
« En 2020, Sarcelles a élu un maire français de confession juive. Aujourd’hui, en 2026, elle élit le premier maire de couleur français ». Tels ont été les premiers mots de Bassi Konaté à ses partisans venus l’ovationner à l’Hôtel de Ville, le 22 mars, après les résultats des élections municipales. Sollicité par Le Figaro, il n’a pas répondu à nos questions, pour cause d’agenda trop rempli, a-t-on expliqué. « Je suis un enfant de Sarcelles. Je ne peux pas être raciste, antisémite ou islamophobe », martèle-t-il, dans une interview à l’émission OuiHustle sur YouTube, qui reçoit nombre de rappeurs. Un événement a pourtant d’ores et déjà porté une ombre aux rapports entre l’élu et la communauté juive, pendant la campagne. Le 11 mars, il n’a pas pu assister à la cérémonie de commémoration de l’attentat de Toulouse, en 2012, organisée par la synagogue de Sarcelles. Et l’a fait savoir dans un communiqué. « Eva Sandler, qui a perdu son mari et ses deux enfants, ne le souhaitait pas, même si elle m’a expliqué qu’elle n’avait rien contre lui personnellement », raconte Moïse Kahloun, le président de la communauté juive de Sarcelles et patron de la pâtisserie Oh Délices, dans la « Petite Jérusalem ». « Le petit reproche que je ferais à Bassi Konaté, c’est qu’il n’est pas venu nous voir pendant la campagne », glisse-t-il depuis son arrière-boutique. Comme le grand rabbin, il n’est « pas inquiet ». « Nous pouvons compter sur les pouvoirs publics et la préfecture, qui sont à la hauteur des attentes de la communauté juive et de la République, affirme-t-il. Nous sommes donc en période d’observation, en attendant de le rencontrer pour régler quelques points ». Savoir par exemple, si des manifestations organisées par la synagogue continueront d’être soutenues par la mairie.
Une pratique religieuse très orthodoxe
Dans Sarcelles la bigarrée, assiste-t-on à un repli communautaire ? Laurent Berros, le Grand Rabbin, préfère le terme de « repli de protection ». « Aujourd’hui, c’est dur d’être juif dans une école de la République, poursuit-il. Mais à force de se replier, on risque de ne plus se connaître », résume-t-il. « Les communautés se mélangent, mais entre elles », sourit une vieille dame dans une rue du quartier des Sablons. Arrivée ici en 1979, elle s’aperçoit aujourd’hui, depuis qu’elle est retraitée et qu’elle promène souvent son chien, qu’elle est « un peu la seule blanche ». Devant la mosquée Foi et Unicité qui, pour cause de travaux, accueille les fidèles dans des préfabriqués, Hedy, 70 ans, musulman peu pratiquant, « sauf pour le ramadan », constate que Sarcelles a bien changé depuis 50 ans qu’il est ici. « Dans les années 1970, c’était mieux qu’en Tunisie ! On prenait le thé ensemble avec les chrétiens, les juifs, les musulmans. Aujourd’hui, nos enfants refusent la religion des autres », déplore-t-il. Hedy, lui, n’a pas voté pour Bassi Konaté, mais pour le maire sortant socialiste. « Les gens se trompent quand ils pensent que tous les musulmans votent LFI, observe de son côté un membre de la communauté juive. Les jeunes musulmans peut-être, mais pas les autres. Ils sont conservateurs et n’adhèrent pas du tout au discours pro LGBT ».

Pourtant, dans son ouvrage Vote religieux, un tabou français, paru en février 2026, le journaliste Lucas Jakubowicz, dans les pages qu’il consacre à Sarcelles, fait un constat mathématique éloquent. Au sein de la « Petite Jérusalem », dans les deux bureaux « les plus électoralement typés », le candidat Reconquête Éric Zemmour a concentré 39,5 % et 37,1 % des suffrages (contre 7 % au niveau national) lors du premier tour de la présidentielle 2022. Le candidat Mélenchon, lui, est arrivé en tête avec 47,9 % sur l’ensemble de la ville, s’est placé en première position « dans tous les bureaux de vote, hormis ceux de la « Petite Jérusalem ». « Plus le score de l’Insoumis est élevé, plus le vote Zemmour est faible », résume l’auteur qui évoque des « ghettos ». Les élections européennes 2024 ont aussi apporté la preuve d’une radicalisation politique et d’un vote identitaire à Sarcelles, avec 38 % pour LFI et 33 % pour le RN et Reconquête, sur fond d’effondrement du bloc central.
Patrick Haddad, maire sortant, pensait que les élections municipales, de proximité, seraient une autre affaire. Cet imperturbable socialiste, défenseur des valeurs républicaines et de la laïcité, s’attendait à faire « 39 % au premier tour, comme en 2020 ». Il a jeté l’éponge dès l’entre-deux tour, après être arrivé en 3e position avec seulement 25 % des suffrages. « Le vote identitaire a aussi eu lieu sur les municipales », regrette-t-il. Au second tour, Bassi Konaté a recueilli le « vote arabo musulman » et le candidat François-Xavier Valentin, « de la droite communautaire », celui du « monde judéo-chrétien ». « Pendant la campagne, les deux candidats n’ont pas appuyé sur ce clivage, reconnaît-il. Mais il était sous-jacent. À la fin, les gens se sont tournés vers le candidat qui leur ressemblait ». À Sarcelles, Patrick Haddad est frappé par l’évolution des communautés religieuses avec « une pratique très orthodoxe, très près du texte et une religion englobante, qui régit l’ensemble de la vie ». Il évoque des assyro-chaldéens « plus proches de Benoît XVI que du pape François », séduits par la Communauté Saint-Martin incarnant le renouveau catholique, des juifs plutôt « traditionalistes, orthodoxe, loubavicth » et des musulmans « davantage tournés vers l’islam sunnite que vers le soufisme ». Si les synagogues et les églises sont pleines, les mosquées, elles, surabondent de fidèles. La communauté musulmane, issue du Maghreb, de Turquie ou du Pakistan continue d’arriver et de croître, tandis que la communauté juive se réduit. Ce qui lui fait craindre qu’«ils prennent leur revanche ».
Source Le Figaro

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