Pourquoi les nazis n’aimaient-ils pas «Bambi» et l’ont-ils censuré?
Dans sa version originale, «Bambi» était avant tout un livre publié en 1923 qui dénonçait l’antisémitisme. Avant que les studios Disney ne lissent le message.
Tout le monde connaît Bambi, ce petit faon aux yeux doux, star du film éponyme des studios Disney, sorti en 1942 sur les grands écrans. Et comment l’oublier? Ce long-métrage d’animation a littéralement traumatisé toute une génération, avec la mort déchirante de la mère de Bambi, tuée par un chasseur. Pourtant, le film aurait pu être encore bien plus traumatisant que ça.
Derrière ce conte se cache une histoire sombre et presque entièrement effacée par Hollywood! Celle d’un écrivain juif viennois, d’une allégorie contre l’antisémitisme… et d’un Adolf Hitler fâché tout rouge.
Au risque de vous surprendre, Bambi n’est pas une invention de Walt Disney. Le véritable auteur derrière ce conte est un certain Felix Salten (de son vrai nom Siegmund Salzmann). Un journaliste juif, romancier et figure de l’âge d’or viennois.

Né en 1869 à Budapest, dans le puissant Empire austro-hongrois, il s’installe à Vienne, où il écrit une ribambelle d’ouvrages, d’opéras, de poésies et même… un roman pornographique (mais ça, c’est une autre histoire, restons focus). Bref, Felix Salten se fait un nom et côtoie le psychanalyste Sigmund Freud, ou encore le journaliste et écrivain Theodor Herzl, le père du sionisme.
Alors qu’il voyage dans les Alpes, Felix Salten est pris d’admiration pour la beauté des paysages, il observe le monde, les animaux et a une idée: écrire l’histoire d’un petit faon, surnommé Bambi (pour bambino, «enfant» en italien). En 1923, le roman Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois est publié et connaîtra un franc succès, se vendant à plus de 650.000 exemplaires au Royaume-Uni, avant de conquérir les États-Unis. Une «Bambi mania» est née.
Si le livre de 1923 et le film d’animation de 1942 partagent le même titre, le contenu, lui, est loin d’être similaire. La barbarie est en fait encore plus présente dans le livre: derrière la fable bucolique, le héros, Bambi, découvre très vite la cruauté du monde. Les chasseurs ne tuent pas seulement sa mère, mais poursuivent tous les animaux qu’ils croisent, oiseaux et mammifères, sans distinction. Pour survivre, le faon doit se cacher en permanence, se méfier de tout et de tout le monde. Pourquoi? Parce que d’autres animaux le trahissent, dans un cycle de violence sans fin.
Adolf Hitler vs Bambi
Haine, barbarie, dénonciation, massacre: cela ne vous rappelle rien? On est clairement sur une allégorie de l’antisémitisme. Et c’est loin d’être dû au hasard. Au moment où Felix Salten imagine Bambi, dans les années 1920, l’antisémitisme monte partout en Europe, notamment en Autriche.
L’écrivain est aux premières loges: Viennois d’origine juive, il voit la haine se propager autour de lui. Une insécurité semblable à celle que connaît Bambi, pourchassé par le chasseur et les menaces de la forêt. D’autres détails évoquent des figures juives, des mots proches du yiddish, tandis que beaucoup voient dans le père de Bambi, le grand cerf roi de la forêt, un certain… Theodor Herzl. Une figure qui guide son peuple vers une terre sacrée, loin du danger.
L’allégorie est claire et n’échappera pas à… Adolf Hitler. Quand ce dernier prend le pouvoir en 1933 en Allemagne, le roman de Felix Salten prend une autre dimension: les chasseurs deviennent les nazis, les cervidés étant les juifs. Et ça, le Führer n’aime pas, mais alors vraiment pas.
Dès 1936, Bambi est placé sur la liste noire des ouvrages interdits par le régime nazi, qui sont considérés comme une menace vis-à-vis de l’esprit allemand. Écrit de surcroît par un auteur juif, le livre s’attire particulièrement les foudres de la fureur nazie et tous les exemplaires disponibles sont saisis et détruits. Bambi brûle dans les autodafés.
Disney, une relation trouble avec les nazis
Quand l’Allemagne nazie annexe l’Autriche en 1938, Felix Salten est forcé de fuir. Il emporte des milliers d’ouvrages et rejoint la Suisse en 1939. Avant de partir, il décide de vendre les droits de Bambi, que Walt Disney récupèrera, avant de totalement dépouiller l’œuvre de son sens premier.
Quand les studios Disney sortent le film en août 1942 aux États-Unis, le message politique de Bambi est totalement effacé. Sciemment? Probablement. Walt Disney entretenait en effet des relations avec de nombreuses personnalités antisémites et son frère s’était même rendu à Berlin en 1937 pour présenter Blanche-Neige et les Sept Nains à Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande du Troisième Reich. Pas la meilleure fréquentation.
D’une histoire violente racontant ce monde déchiré par la haine, destinée plutôt aux adultes, les studios Disney en ont plutôt fait une ode à la nature, belle, grand public (même si la mère passe quand même l’arme à gauche, snif).
Une parenthèse de douceur dans une période marquée par la guerre, certes, mais au message essentiel effacé: celui d’un homme juif, envahi par l’angoisse, regardant l’Europe basculer dans l’horreur. Felix Salten, privé de sa nationalité autrichienne par les nazis, décède finalement en octobre 1945, environ deux ans avant que le film produit par Walt Disney n’arrive un peu partout en Europe (en France, Bambi est sorti le 17 juillet 1947 à Paris, puis le 28 avril 1948 dans le reste du pays). Sans probablement avoir eu le temps de découvrir l’adaptation animée.
Source
https://www.slate.fr/societe/lexplication/pourquoi-nazis-aimaient-pas-bambi-censure-livre-felix-salten-juifs-antisemitisme-film-animation-disney-guerre-histoire?brid=YWdncwEcI2pmXf-JjIUsmAaK8S0g
