Quand Ségolène Royal demande aux Juifs de mériter leur sécurité
Par Peggy SASTRE
ÉDITO. La candidate à la primaire du PS somme les Juifs de dénoncer Israël pour freiner l’antisémitisme. Un conseil qui alimente la haine qu’elle prétend combattre et dévoile son incurie politique.
C’était il y a quelques semaines, au soleil encore trop chaud du parvis de la gare de Lyon. Je fumais ma dernière cigarette dans l’attente de l’annonce du quai de mon train quand deux jeunes hommes m’adressèrent la parole. L’échange fut, au tout début, plaisant – « Bonjour, ma chère demoiselle » –, tant j’arrive à l’âge où le patriarcat (ou les hormones) rend positif le moindre signal indiquant qu’il me reste encore un peu de « jeunesse ».
Sauf qu’il tourna vinaigre quand leur demande d’argent ou de cigarette rencontra mon refus. « C’est ça, fous-toi de notre gueule ! », lança le premier tandis que je baragouinais une piètre excuse-négociation : pas de liquide, ultime clope de mon stock… et d’ailleurs, tiens, ils n’avaient qu’à se partager ma fin de mégot. Alors, le second coupa court : « Laisse tomber, c’est une sale sioniste. »
Si tout est possible dans la vie, je doute que ces chers messieurs aient eu connaissance de mes articles dans Le Point et, plus généralement, de mon œuvre et de mes opinions personnelles – oui, je suis « sioniste » en ce que je défends le droit d’Israël à exister en tant que nation et foyer du peuple juif. Le plus probable est qu’ils aient repéré l’étoile de David que je porte autour du cou et (pardon aux électeurs LFIstes pour cette incursion du réel dans leur déni) que leur « sale sioniste » ait été le banal synonyme de « sale Juive ».
En témoigne cette énième preuve, tirée de l’anecdote d’une amie juive et athée jusqu’au trognon comme moi : une enseignante de l’école de ses enfants déclarant « Moi, les Israéliens, je les déteste ! », et se justifiant par ce rabbin qu’elle avait vu mal parler à un autre homme dans la rue.
Tranquillité sous condition
Si elle ne comptait pas parmi les personnalités politiques qui me font le plus flipper au monde, j’aimerais demander à Ségolène Royal quoi faire de tout cela, elle qui déclarait à la télévision, ce 23 septembre, que « la montée de l’antisémitisme est très inquiétante », mais qu’il « faudrait plus de voix israéliennes et juives pour dire que ce qui se passe [à Gaza et en Cisjordanie] est intolérable, parce que c’est ça qui freinera l’antisémitisme ».
Pour essayer – mais je sais l’espérance vaine – de lui faire capter qu’elle inverse le lien de causalité : que c’est parce que l’antisémitisme déborde qu’on trouve naturel de demander aux Juifs de se justifier de l’être innocemment, de prononcer les bonnes paroles, de payer les bons péages moraux qui leur vaudront, peut-être, une poursuite saine et sauve de leur existence. Que le si bienveillant conseil qu’elle leur adresse témoigne précisément de ce qu’elle fait mine de combattre, la main sur le cœur et la voix haut perchée.
C’est qu’on s’épuise à reconnaître cette histoire sous ses habits plus ou moins neufs, à très bien savoir que nous vivons, au fond, le retour à une certaine normalité : celle où la tranquillité des Juifs tient de la permission conditionnelle et provisoire. Une génération – deux, allez… trois, soyons larges – pour avoir le temps de croire que ses enfants n’auront plus à devoir se cacher juste avant que la question ne revienne en force – comme on se venge, comme les poumons explosent quand on rouvre la bouche après avoir trop longtemps retenu sa respiration.
De « notre » côté, la conscience, la mémoire génétique d’avoir simplement pris les vessies d’une accalmie pour les lanternes de la fin de l’histoire. Et que ceux qui nous reprochent notre inquiétude exacerbée – « n’en parle pas trop, tu te cornerises ! » – n’ont, en réalité, que le sablier d’un privilège d’insouciance qui s’égrène.
Quand la peur devient obsession
Alors la peur finit par prendre toute la place et c’est bien normal tant ce qui touche à l’existentiel est obsessionnel. On relève les mots, rapproche les faits, tente d’expliquer pourquoi telle phrase que les autres ont tout de suite oubliée – pour peu qu’ils ne l’aient même entendue – nous est vissée dans le crâne.
Notre insistance isole, on nous dit chercher les problèmes, on nous juge excessifs, enfermés dans notre malheur (la pleurniche), incapables de ruminer autre chose et tournant en rond à se taper la tête car nous sommes le peuple qui a beaucoup souffert.
La menace nous ramène à notre condition, la condition nous accable, et on nous la fustige comme une incapacité intrinsèque à vivre avec les autres. En vérité, on a trivialement l’idiotie de croire qu’en serrant très fort nos plaies les uns contre les autres, on parviendra à contenir l’hémorragie.
Le syndrome du « bon élève »
La blague, c’est qu’un tas de Juifs se pensant « post-sionistes » expriment un espoir sioniste s’il en est : être enfin des gens comme les autres. Qu’un gouvernement israélien plus juste les réconcilierait avec le monde ; qu’en faisant assez bien, en condamnant assez fort, on finira par avoir la paix, qu’importe que la haine naisse quoi qu’il arrive.
Sur le parvis de la gare de Lyon, avec tout le temps et le logos du monde pour exposer mes convictions, cela n’aurait rien changé. Ils avaient vu mon étoile et tout ce que j’aurais pu dire, blâmer ou promettre arrivait déjà trop tard : ils savaient ce que j’étais. Depuis, tous les matins quand je m’habille, je prévois la possibilité d’avoir à la dissimuler.
Source Le Point
