RE Ces Français qui préfèrent rester en Israël malgré les missiles iraniens
, convaincus d’avoir perdu la France qu’ils ont connue….PORTAGE – À Netanya, dans « la capitale française d’Israël », certains expatriés disent accepter la guerre comme un moindre mal, convaincus d’avoir perdu la France qu’ils ont connue.
Par nos correspondants Noémie Halioua (texte) et Tomer Neuberg
« Ici on vit, madame. Même sous les bombes, on vit », insiste Didier, l’air sérieux derrière sa tasse de café. En ce treizième jour de guerre, il est attablé en terrasse sur la place centrale de Netanya avec ses amis, retraités comme lui. « C’est un rituel qu’on ne raterait pour rien au monde : quoi qu’il arrive, chaque vendredi on se retrouve ici, avec le bon air frais de la mer… » se réjouit-il, malgré un soleil timide. Son épouse, Micheline, acquiesce en bout de table.
Comme leurs amis, ce couple a décidé de poser ses valises dans cette ville côtière quelques années plus tôt. Située à une trentaine de kilomètres au nord de Tel-Aviv, Netanya est surnommée « la capitale française d’Israël », depuis que cette diaspora l’a massivement élue comme refuge.
Nuits blanches
Du « bonjour » d’accueil des serveurs aux menus distribués en français, la langue de Molière est parlée à tous les coins de rue, au point, pour ce territoire, d’incarner une sorte de village gaulois au cœur du Levant. Un village gaulois qui néanmoins, n’échappe pas aux tempêtes régionales. « C’est vrai qu’au quotidien, c’est dur. Les sirènes d’alerte, les missiles, la course vers les abris, les nuits blanches… On n’a jamais été habitués à vivre ça », reconnaît Albert, attablé à leurs côtés.
« Mais au moins, on a un gouvernement qui fait tout pour nous protéger ! Et tout le monde se soutient ici. Vous avez vu ces milliers d’Israéliens qui ont demandé à revenir au pays en avion lorsque la guerre a commencé ? » s’enthousiasme-t-il, non sans une pointe d’admiration.

Fuir l’antisémitisme
Si la discussion se déploie joyeusement, une tension silencieuse demeure palpable. À tout moment, les téléphones peuvent se mettre à hurler de cette sonnerie stridente, signal de la défense civile, qui prévient du tir imminent de missiles iraniens dans la région. Et à chaque instant, de nuit comme de jour, il convient de connaître les abris antimissiles proches de soi pour pouvoir s’y réfugier. À Netanya, quatre-vingt-dix secondes séparent le premier cri de la sirène dans les haut-parleurs de la ville, d’un impact potentiel.
« Pour autant on se sent plus en sécurité ici sous les missiles qu’avec l’antisémitisme en France. Dans beaucoup de quartiers, être juif est devenu un enfer : porter une kippa, aller à la synagogue, mettre nos enfants à l’école… » poursuit à une autre table Mylène, sexagénaire aux cheveux platine et aux lunettes de soleil vissées sur le nez. « Je vais vous dire : la France nous a tout donné : de belles études, une situation, nos familles… La France, on y est attachés. Mais aujourd’hui, en arrivant à Charles-de-Gaulle, je n’ose même plus commander un Uber avec mon nom de famille ! » regrette-t-elle. « Même en allant faire des courses à l’Hypercacher je ne suis pas tranquille, et je ne vous parle pas de traverser la Seine-Saint-Denis ou une cité à Aubervilliers ! » ajoute-t-elle.
À chaque table, le même constat : la France a changé. Changé comment ? Le mot « immigration » est difficile à prononcer pour ces Séfarades, souvent eux-mêmes originaires du Maghreb. Ils y voient d’ailleurs des similitudes. « Ce qui se passe aujourd’hui en France me rappelle ce qu’on a vécu, enfant, en Tunisie. Dans les années 1960, il fallait se cacher, des pierres étaient lancées sur les synagogues », se souvient Norbert, une table plus loin, pointant l’antisémitisme coriace auquel ils avaient déjà eu affaire au sein du monde musulman.

« La France insoumise, un parti quasiment islamiste et antisémite qui arrive à l’Assemblée, et la gauche s’allie à eux sans rien dire »
À quelques encablures, dans son salon au 12e étage d’un immeuble récent, Sabrina Benmoussa cherche aussi les mots. « Ce qui nous manque, c’est la France d’avant », reconnaît cette mère de famille énergique, entourée de son époux et de ses deux jeunes filles. Cette famille soudée qui a quitté une petite vie tranquille et vendu son pavillon à Brunoy (Essonne) pour s’installer à Netanya en 2022, n’a connu presque que la guerre.
La France, un pays défiguré
Qu’est-ce que la France d’avant ? On le comprend aisément : c’est l’inverse de « la nouvelle France » que promeut La France insoumise, qui vante l’importation de racines étrangères pour mieux éclipser ce que Denis Tillinac appelait « l’âme française ». « Nous, on nous a appris l’amour de la France, puis on a vu des gens arriver avec leurs habitudes, qui les imposent aux autres, et autour personne ne réagit ! Vous avez vu le nombre de femmes voilées ? » s’étouffe-t-elle.
Avec les années, la famille a vu son quotidien se dégrader. Les vacances à Fréjus, un « paradis »devenu un « enfer »à cause de la petite délinquance, la sortie en famille sur les Champs-Élysées, un moment privilégié désormais évité à tout prix. Un pays défiguré qui, en plus, peine à se défendre. « Vous sortez un drapeau tricolore en France, vous vous faites traiter de facho », lâche sa fille Judith, qui commence des études d’économie après avoir servi comme sergente dans une unité d’artillerie de Tsahal.
Au lycée public, elle subissait un harcèlement sur fond de propagande propalestinienne, qui l’a poussée à partir la première, après le bac. La faillite du modèle d’intégration, la délinquance, l’islamisation et son corollaire, l’obsession palestinienne ont rendu leur quotidien difficile. Puis un basculement politique. « La France insoumise, un parti quasiment islamiste et antisémite qui arrive à l’Assemblée, et la gauche s’allie à eux sans rien dire ! » s’étrangle la mère de famille. « Vous imaginez si la droite tenait un dixième des propos de Mélenchon ? ! » questionne-t-elle, avant d’ajouter : « Au moins ici, la gauche n’existe quasiment pas. »

« Paris, c’est pas Berlin en 1933 »
« Il ne faut pas exagérer : Paris, c’est pas Berlin en 1933 ! » tempère Yonathan, Nancéen fraîchement installé, assis sur une chaise dans le bunker sous la synagogue, en bordure de la place centrale de Netanya. « Il y a un biais dans la perception de la population qui est très paradoxal et qui ne tient pas sur des faits. En France, il y a un confort de vie, une sécurité du quotidien : en vérité, c’est plus sûr d’être juif en France qu’en Israël », analyse-t-il, à contre-courant de tous les autres discours entendus jusque-là.
Visiblement agacée par ses propos, son épouse assise à ses côtés lui rétorque instamment : « Mireille Knoll brûlée dans son lit, c’est pas à Paris ? Sarah Halimi , jetée par la fenêtre parce que juive, c’est pas à Paris ? » interroge-t-elle tandis que sa voix prend de l’ampleur. «Tu as des assassinats antisémites toutes les semaines ici. On nous tire des roquettes dessus sans arrêt. Encore hier, un homme s’est fait poignarder dans un centre commercial », argumente-t-il. « En ce moment on est en guerre, ça n’a rien à voir ! » s’exclame-t-elle. « Mais des actes antisémites, il y en a en permanence en Israël ! Des attaques au couteau, des voitures-béliers, des attentats, il y en a tous les jours… C’est une réalité objective ! »
Si l’opinion de Yonathan risque de lui coûter une crise conjugale, elle exprime une réalité taboue, rarement formulée chez les expatriés français, mais plus ouvertement chez les natifs. En 2024, le pays a été confronté à une vague d’émigration inédite : selon le Bureau central des statistiques israélien, plus de 80 000 Israéliens ont quitté le pays. Un chiffre qui traduit moins une rupture brutale qu’un sentiment diffus : celui d’une lassitude, d’une fatigue accumulée après des mois de guerre et de tensions politiques.
Une communauté bichonnée
Mais à Netanya, les immigrés français ont la réputation d’être particulièrement bichonnés. Au sein de la municipalité, la conseillère Liora Levy fait office d’interlocutrice privilégiée pour ceux, nombreux, qui peinent encore à maîtriser les subtilités de l’hébreu. Chargée de l’intégration à la mairie et ingénieur en informatique à la ville, elle veille à ce que les nouveaux arrivants disposent des informations essentielles. « Mon rôle, c’est de leur donner toutes les adresses des abris, de leur communiquer toutes les informations pour qu’ils soient tenus au courant en temps réel et éviter soit qu’ils transgressent la loi, soit qu’ils se mettent en danger », explique-t-elle.
Le drapeau français déployé dans la ville de Netanya. Tomer Neuberg pour Le Figaro Magazine
Le nouveau maire, Avi Slama, parle parfaitement le français qu’il qualifie de « l’une des plus belles langues du monde », héritage de ses parents parisiens, amateurs de Charles Aznavour. Le jeune édile, membre du Likoud, se montre particulièrement attentif à cette communauté francophone qui fait aujourd’hui partie du paysage local. « On est là, les bras ouverts pour les intégrer, les accueillir et surtout leur amener une valeur ajoutée ici, en Israël. » Et la guerre semble n’être, au fond, qu’un élément secondaire.
Source Le Figaro Magazine

