Terrorisme islamiste : Zacarias Moussaoui et les fantômes du 11 Septembre
Par Jean Chichizola
RÉCIT – L’avocat de ce Français condamné à la perpétuité aux États-Unis exige son transfèrement en France. L’histoire de ce membre d’al-Qaida n’étant pas impliqué dans le complot du « 9/11 » est celle du plus grand ratage de l’histoire du terrorisme et d’une radicalisation « à l’européenne ».
Zacarias Moussaoui, 58 ans, sera probablement à jamais « le Français du 11 Septembre ». Et l’on a su pourtant, dès 2001, qu’envoyé aux États-Unis par al-Qaida, il n’était pas en revanche « le vingtième pirate de l’air ». Vingt ans après sa condamnation à la perpétuité réelle par la justice américaine et son incarcération dans le silence sépulcral d’une prison « supermax », ce natif de Saint-Jean-de-Luz refait surface par la voix de son avocat, Romain Ruiz, qui demande que son client puisse purger le reste de sa peine en France.
Un quart de siècle après le choc du « 9/11 », l’histoire de ce fantôme judiciaire est une plongée dans l’un des ratages les plus retentissants de l’histoire du terrorisme. Mais aussi dans la dérive d’un homme endoctriné par une idéologie djihadiste qui, par-delà le temps et l’aveuglement de certains, est plus que jamais active.
L’affaire Moussaoui commence dans le monde d’avant. Dans un monde où, après l’attentat contre le World Trade Center en 1993, la police américaine écartait la suggestion de « sonoriser » les mosquées radicales.
Un inconnu en plein Midwest
En cette année 2001, Washington sait pourtant que Ben Laden va frapper. La CIA contacte ses alliés à travers le monde pour leur demander de remonter toute information. Mais elle ne sait pas où et quand les terroristes frapperont. Le 10 août 2001, une note « top secret » informe la présidence américaine du fait, bien réel, qu’un « associé d’Oussama Ben Laden a planifié des attaques contre les intérêts américains en Europe » et particulièrement en France…
L’alerte viendra en fait du Midwest. Le 16 août 2001, le modeste bureau du FBI de Minneapolis (Minnesota) interpelle Zacarias Moussaoui, né en France le 30 mai 1968 dans une famille d’origine marocaine. Un instructeur a signalé l’attitude étrange de cet homme inexpérimenté, inscrit à coups de milliers de dollars dans une école de pilotage de Jumbo Jet.
Du Minnesota, l’information remonte à Washington. Et pour en savoir plus sur ce mystérieux Français, le FBI s’adresse le 17 août à la Direction de la surveillance du territoire (DST). Raconté par trois anciens responsables du service dans l’ouvrage La DST sur le front de la guerre contre le terrorisme (Mareuil Éditions), l’épisode est aussi évoqué dans le dernier numéro de La Revue de recherche sur le renseignement (1).
Ordinateur inviolé
Pour la DST, Moussaoui n’est pas à l’époque une cible prioritaire. Mais il fut en contact avec un « objectif » intéressant : un Franco-Béninois membre d’al-Qaida et mort en Tchétchénie en 2000. Contactée, la mère de l’intéressé assure que son fils a bien été recruté par Moussaoui. L’inconnu de Minneapolis est un dangereux fou de Dieu et Paris donne l’alerte. Mais Washington ne permet pas au FBI local d’exploiter l’ordinateur du suspect.
Cette analyse aurait mis en évidence des contacts dans la mouvance djihadiste et d’importants transferts d’argent douteux… Nul ne saura jamais si l’alerte aurait empêché les attentats, mais elle n’a en tout cas jamais été émise. Et le pays refusant d’écouter les mosquées en 1993 va devenir celui de la baignoire et des prisons clandestines.
Personnage insignifiant le 10 septembre au soir, Zacarias Moussaoui devient l’ennemi public numéro un. L’Amérique profonde découvre la réalité du djihadisme. La France retrouve, elle, un parcours de radicalisation déjà classique. Problèmes familiaux et difficultés matérielles ont marqué l’enfance du futur terroriste. Épaulé par une mère courage, il ne sombre pas et décroche un bac professionnel puis un BTS avant d’engager des études universitaires.
Attitude erratique
En 1991, il décroche et les premiers signes de radicalisation se font jour. Il part à Londres en 1992 et découvre le « Londonistan » et ses imams radicaux, que les Britanniques laissent prospérer. En 1995, il obtient un diplôme en International Business Studies et part en Afghanistan. Suivent la Tchétchénie, le Moyen-Orient, l’Afghanistan de nouveau, et puis, en 2000, la Malaisie et le Pakistan. L’étudiant est devenu un djihadiste d’al-Qaida, envoyé aux États-Unis en 2001. Seule ombre au tableau pour ces chefs qui disent l’avoir écarté du projet du 11 Septembre : une attitude le rendant un peu trop « voyant ».
Jugé de 2002 à 2006, Zacarias Moussaoui a été condamné pour complicité et non-dénonciation de crime. Son envoi dans une cellule souterraine d’une prison de très haute sécurité, marquée par un isolement absolu, une activité limitée et une surveillance constante, a semblé clore le débat.
Bras de fer judiciaire
En apparence du moins. Car l’affaire rebondit aujourd’hui. En raison d’abord de la pugnacité d’une mère, aujourd’hui octogénaire, qui n’a cessé de se battre et demande à voir son fils avant de mourir. Tout en ayant toujours tenu un discours courageux. En 2006, elle dénonçait « l’intolérance et l’obscurantisme » ayant emporté « Zacarias dans un tourbillon de haine ». En 2014, elle notait : « Depuis 2001, la situation n’a cessé de se dégrader. On a assisté à l’apparition massive de gens sans morale. Des gens seulement motivés par l’idée de faire du mal aux autres, de se poser en djihadistes et de détourner totalement les principes de l’islam. C’est très grave. Et selon moi, c’est loin d’être fini… »
Plus encore que les vices qui entourent la condamnation (de son client), nous savons aujourd’hui que la France a collaboré avec les États-Unis dès 2002 alors qu’il encourait la peine de mort
Maître Romain Ruiz
Son conseil, Me Romain Ruiz, vient d’adresser une requête au ministre de la Justice. En demandant, en vertu d’une convention franco-américaine sur le transfèrement des détenus, que le condamné purge le restant de sa peine en France, sous le régime de la perpétuité réelle. L’avocat cite un rapport officiel d’un organisme judiciaire américain relevant douze violations des droits de Zacarias Moussaoui. Sans oublier des documents déclassifiés confirmant que, dès 2001, le FBI savait qu’il n’était pas un des kamikazes. La requête juge également « qu’une condamnation à perpétuité ne doit jamais signifier une condamnation à disparaître du monde » et que « la France ne peut pas continuer à revendiquer à la fois la protection de ses ressortissants détenus à l’étranger et rester silencieuse lorsque l’un d’entre eux est soumis depuis près de vingt ans à un régime pénitentiaire cynique et qui fait honte aux droits humains ».
Pour l’heure, la requête est restée sans réponse. Et Me Ruiz veut poursuivre son combat. « Plus encore que les vices qui entourent la condamnation (de son client), déclare-t-il au Figaro, nous savons aujourd’hui que la France a collaboré avec les États-Unis dès 2002 alors qu’il encourait la peine de mort. En violation de tous nos engagements internes et internationaux. Le gouvernement doit des comptes à Zacarias Moussaoui et nous avons saisi le ministère de la Justice d’une demande d’explications. »
(1) Numéro 4, « Terrorisme et Contre-terrorisme » (Cnam-Mareuil Éditions)
Source Le Figaro
