«Accusations d’antisémitisme», invectives, suspensions d’audience… Première journée mouvementée au procès de Rima Hassan pour apologie du terrorisme
Au tribunal de Paris, les débats ont viré à l’affrontement avant même que ne soit abordé le fond de l’affaire. L’eurodéputée LFI a affirmé être «l’élue la plus poursuivie de l’histoire de la Ve République en raison de ses opinions politiques», puis a fait valoir son droit au silence.
«Dix ans que j’exerce. Je n’ai jamais vu ça !», tonne Me Vincent Brengarth. L’avocat de Rima Hassan a pris tout le monde de court en quittant brutalement la 10e chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris, où sa cliente est jugée pour apologie du terrorisme ce lundi 19 octobre. À sa suite, l’eurodéputée LFI s’est elle aussi levée du banc des prévenus. À la barre, Me Galina Elbaz, représentant l’une des associations parties civiles – la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) – venait d’accuser son confrère d’avoir livré, tout au long de la matinée, une plaidoirie «aux ressorts antisémites». Après de longues minutes de suspension, durant lesquelles planait la menace d’un huis clos, Rima Hassan et son conseil ont finalement réintégré la salle, et les débats ont pu reprendre un peu plus sereinement.
L’eurodéputée, militante pour la Palestine, est jugée lundi et mardi pour un post publié sur son compte X fin mars dans lequel elle citait le Japonais Kozo Okamoto, l’un des auteurs de l’attaque perpétrée à l’aéroport de Tel-Aviv en 1972, qui avait tué 26 personnes : «Kozo Okamoto: J’ai consacré ma jeunesse à la cause palestinienne. Tant qu’il y aura oppression, la résistance ne sera pas seulement un droit, mais un devoir.» Pour ce post, supprimé depuis, celle qui compte un peu plus de 400.000 abonnés sur X encourt jusqu’à sept ans d’emprisonnement, et 100.000 euros d’amende.
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Lors d’une première audience en juillet, son conseil avait obtenu un renvoi, en dénonçant la multiplication des parties civiles et la production trop tardive de leurs arguments de défense. Toutes ou presque – sept associations dont la Licra, l’Organisation juive de France (OJF), l’Organisation juive européenne (OJE), etc – se sont présentées à la nouvelle audience ce lundi.
«Tropes antisémites»
Et Me Vincent Brengarth s’est longuement attaché, dans la matinée, à critiquer à nouveau leur nombre, mais aussi leurs motivations. «Ce ne sont pas des parties civiles neutres», a-t-il affirmé, puisque certaines de ces organisations «encouragent la politique menée par l’État d’Israël». Depuis la garde à vue de Rima Hassan le 2 avril dernier, la défense dénonce justement un procès «politique» qui viserait avant tout à «disqualifier» ses opinions sur Israël et la Palestine. «Je ne peux pas laisser dire que la Licra agirait au nom d’une ingérence de l’État d’Israël. C’est un propos complotiste», a fustigé en réponse Me Elbaz, avant d’évoquer les «tropes antisémites» dans la plaidoirie de la défense, provoquant le départ précipité de Me Brengarth.
Quelques minutes plus tôt, un premier incident avait déjà contraint le président du tribunal à décréter une suspension de l’audience. Cette fois, c’est Me Julien Bensimon, avocat de l’Organisation juive de France (OJF), autre partie civile, qui reprochait à la défense d’avoir suggéré que l’association avait «une double allégeance», dans le sens où elle serait loyale à l’État d’Israël. «Quand on s’appelle Bensimon, il n’est pas anodin (…) de se voir reprocher une double allégeance», avait-il commencé à dire pour mettre en cause la partie adverse, avant que Me Brengarth ne bondisse : «C’est lamentable ! Ce sont des accusations d’antisémitisme !». Loin d’apaiser les tensions, la pause avait donné lieu à une autre scène lunaire lorsque le président de l’OJF s’était approché de Me Brengarth pour le traiter, selon ce dernier, de «salopard». «On m’insulte ! On me menace !», s’était insurgé l’avocat.
«Harcèlement judiciaire»
À ce moment-là, nous n’étions même pas encore entrés dans le fond de l’affaire. Il a en effet d’abord fallu examiner les demandes en nullité de la défense. Me Brengarth a ciblé tour à tour la garde à vue et les manœuvres «disproportionnées» de la procédure, la flagrance «montée de toutes pièces», mais aussi le «harcèlement judiciaire» subi par Rima Hassan, alors que 13 plaintes antérieures la visant pour d’autres faits ont donné lieu à un classement sans suite. Il a ensuite plaidé l’immunité parlementaire de la députée européenne, au motif que le post sur Okamoto est «le prolongement» de ses travaux au Parlement européen, centrés pour la majeure partie sur la situation dans la bande de Gaza. «C’est complètement hors-sujet !», a au contraire affirmé l’avocate de l’OJE et d’Avocats sans frontières. Pour elle, il n’y a là que «l’éloge d’un auteur de massacres de civils», sans aucun rapport avec les dossiers législatifs de Rima Hassan.
Ces demandes de nullité écartées, Rima Hassan a pu s’avancer à la barre pour le début de l’examen du fond. Mais l’élue insoumise a choisi de faire valoir son droit au silence, après une courte prise de parole. «Je suis aujourd’hui, certainement, l’élue la plus poursuivie de l’histoire de la Ve République en raison de ses opinions politiques», a-t-elle déploré. Elle a rappelé que c’est après un signalement du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, que l’enquête pour le post sur Okamoto a été ouverte. Ce même Laurent Nuñez qui, il y a quelques semaines, a été accusé d’avoir participé à la diffusion d’une information inexacte sur la drogue détenue par l’eurodéputée durant sa garde à vue – ce dont le ministre se défend.
Avant de se taire pour le reste du procès, Rima Hassan a déclaré qu’il est «inacceptable de se réjouir de la mort de civils, tant palestiniens qu’israéliens». Mais c’est donc sans ses réponses que le tribunal a dû examiner (et devra examiner jusqu’à mardi soir) si, oui ou non, son post relève de l’apologie du terrorisme.
Terrorisme ou crime de guerre ?
Lundi après-midi, la défense a fait citer trois témoins qui, tour à tour, ont dénoncé une «criminalisation croissante», en France, des voix de défense de la Palestine, par «l’instrumentalisation» de l’infraction d’apologie du terrorisme. Tous les trois se sont notamment attachés, malgré l’indignation des avocats des parties civiles, à remettre en cause la qualification purement «terroriste» du massacre de l’aéroport de Lod. Ainsi de l’avocat belge Alexis Deswaef, président de la Fédération internationale pour les droits humains, qui a indiqué au tribunal qu’il était selon lui plus juste, du point de vue du droit, de qualifier l’acte de Kozo Okamoto de «crime de guerre».
L’ancien journaliste Alain Gresh, ancien rédacteur en chef du Monde diplomatique, a de son côté invité à «ne pas plaquer le terme de terroriste» sur des actes «sans s’interroger sur les causes» qui les motivent, telle que la cause palestinienne, qui est «juste, indépendamment des moyens qu’elle utilise». Quant à Ghislain Poissonnier, magistrat et vice-président de l’association Juristes pour le respect du droit international, il s’est employé à démontrer que l’infraction d’apologie du terrorisme, norme juridique purement nationale, ne pouvait être appliquée à des propos touchant à un «conflit armé, international, avec une situation d’occupation (par Israël, ndlr) régie par des normes internationales bien précises».
«Rendre justice à Maman»
Côté parties civiles, deux témoins ont été cités. D’abord le journaliste franco-iranien Emmanuel Razavi, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Asie centrale. Celui-ci a mis en lumière les liens de Rima Hassan avec des représentants d’organisations terroristes comme le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP). Et affirmé qu’il est selon lui «impossible», étant donné son «expertise», que Rima Hassan ait pu se méprendre sur la réalité des actes commis par Kozo Okamoto (l’eurodéputée avait déclaré durant sa garde à vue n’avoir pas eu conscience de la gravité des faits lorsqu’elle a publié sur X).
Enfin, Yves Klejman, fils d’une femme qui avait été blessée en 1972 durant le massacre de Lod, a raconté le calvaire vécu par sa mère, ses multiples opérations, le fait qu’elle «sonnait tout le temps à l’aéroport» à cause des éclats de grenade restés dans sa tête. Le tweet de Rima Hassan l’a «blessé». «Je ne peux pas comprendre comment une personne députée peut défendre du terrorisme tel qu’il a été fait à l’époque», s’est ému Yves Klejman à la barre. Il a voulu témoigner pour «rendre justice» à «Maman», alors «qu’elle n’est plus là». Mardi, place aux plaidoiries.
Source
Le Figaro
