Ce que révèlent les témoignages des victimes du 7 Octobre
Trois ans après, que reste-t-il de la violence subie par les victimes du Hamas ? Analyse de l’écrivain et essayiste Marc Weitzmann.
Huit rapports officiels sur les massacres du 7 Octobre ont été publiés à ce jour par sept organismes internationaux – la Cour pénale internationale, Human Right Watch, Amnesty International, le projet Dinah, l’Association of Rape Crisis Center, et l’ONU (qui, à elle seule, en a produit deux : celui de la Commission internationale indépendante et celui de la commission de la Représentante spéciale de l’ONU Pramila Patten).
Publié en mai dernier, le moins cité, parce que le plus récent ou parce que l’on croit tout savoir, est le fruit de deux ans de recherches menées par les équipes de la Commission civile sur les crimes et meurtres du Hamas, un organisme indépendant créé par les avocates israéliennes en droit international Cochav Elkayam-Levy et Merav Israeli-Amarant avec le concours de l’ancien ministre de la Justice et ancien porte-parole chargé des droits humains du gouvernement canadien Irwin Cotler.
La Commission a examiné de façon systématique 10 000 photos, 1 800 heures de documents vidéos incluant celles du Hamas, plusieurs centaines de transcriptions de témoignages, et mené plus de 430 entretiens directs avec des survivants, des témoins, des familles, des experts. Bien que toujours incomplet du fait de la réticence des témoins choqués à s’exprimer, c’est le document le plus détaillé dont on dispose aujourd’hui, celui qui permet d’appréhender et presque d’entendre quelque chose de la nature de ce qui s’est produit ce jour-là dans le sud d’Israël.
Extraits du rapport
« De là où j’étais cachée, j’ai entendu trois viols où ils se les passaient de mains en mains. La première, elle était probablement blessée, à en juger par ses cris. Des cris comme vous n’en avez jamais entendu nulle part. C’était entre la douleur et l’envie de mourir. Ce sont des cris… C’est quelque chose que je n’ai jamais entendu de ma vie. Je n’ai aucun moyen de vous expliquer à quoi ça ressemble. Mais ce sont des cris. Ce sont des cris. […] Ce n’est pas un viol tel qu’on l’entend habituellement. Il y avait des rires. Il y avait des blagues. Ce n’était pas… C’était fait pour s’amuser. Ils faisaient la fête. Et quand l’un d’eux avait fini, il disait à un autre d’y aller : “Ta’al” (en arabe) passe au suivant. Au moment où ils les tuaient, je me disais “Oh mon Dieu, enfin, c’est fini.” […] Et quand on sort (de l’abri) on voit que les corps ont été mutilés. On voit les visages des personnes assassinées. On voit la terreur. On voit vraiment la terreur. On la voit dans leurs yeux. C’est quelque chose qu’on ne peut pas comprendre. » (Témoignage de Darin Komarov)
« Ils me crachaient au visage, tenaient des propos antisémites. Ils se moquaient de moi. L’un d’eux a sorti un couteau et s’est mis à rire de tout et de rien. Ils étaient plusieurs et ils y prenaient un réel plaisir, ils riaient, comme si j’étais leur poupée gonflable. Toutes les limites avaient été franchies. J’étais complètement nu et ils faisaient tout ce qu’ils voulaient avec moi. À la fin, j’ai eu l’impression qu’ils m’avaient simplement laissé là. (Témoignage de D., homme anonyme)
« Une vidéo du groupe Telegram officiel du Hamas montre la victime en sous-vêtements et ses jambes semblent avoir été cassées. On le voit transféré à l’arrière d’un camion tandis que des hommes crient en arabe : “Voilà le Juif !” » (Extrait du rapport)
« Ils ont sorti une femme du véhicule. Je les ai vus la violer. Pendant qu’ils la violaient, nous l’entendions crier. Puis, ils l’ont assassinée. Quand vous me demandez ce dont je me souviens – ce sont les cris. Des cris pour la vie. Des cris insupportables à entendre. Des cris que je n’ai jamais entendus de ma vie. […] J’ai vu des corps calcinés, des morceaux de corps, des têtes, j’ai vu des mains. » (Témoignage de « Sapyr », pseudonyme)
« J’ai vu deux hommes du Hamas s’en prendre à une femme qui se débattait et ne les laissait pas la déshabiller. Ils l’ont jeté à terre et l’un des hommes a pris une pelle et l’a décapitée et sa tête a roulé sur le sol. » (Témoignage de Yoni Saadon)
« J’ai vu la Jeep, il y avait dedans le corps d’une femme. Mon Dieu, c’était horrible, ça n’avait pas l’air humain. Ils l’avaient tout simplement brûlé. La moitié de son visage était brûlée, l’autre moitié non. Elle avait une balle dans la joue et elle était figée. Sa robe noire était relevée et elle ne portait pas de sous-vêtements. Ses jambes étaient écartées, ses parties génitales à nu. Le corps de son mari se trouvait de l’autre côté de la voiture. Il y avait un autre corps qui n’était plus qu’un tas de cendres. » (Témoignages d’Eden Wessely)
Les récits de la collecte des cadavres et de leur mise en sacs permettent peut-être d’entrevoir certaines des causes de ces cris si particuliers rapportés par tant de témoins :
« Il y a un cas que je n’oublierai jamais. Je ne parvenais pas à fermer ses jambes pour la mettre dans le sac. Question de la commission : À cause de la rigidité cadavérique ? Réponse du témoin : Non, non, c’était autre chose. Ils lui avaient inséré plusieurs boîtes de conserve. Ses jambes étaient écartées. J’ai regardé de plus près. Elle était à demi-nue et ils avaient inséré des boîtes de conserve dans ses parties génitales. » (Témoignage de ND à la Commission Civile.)
La pratique est attestée par les médecins légistes interrogés par les rapporteurs – « Beaucoup de corps portaient des traces de rafales, des coups de feu visant les parties intimes ou d’objets dans les parties intimes ainsi que des lésions intentionnelles de divers types portées aux organes sexuels » – et par les témoignages de premiers intervenants dans le kibboutz Be’eri, en particulier celui de Simcha Greinman :
« Sur le lit, le corps de la femme était entièrement nu. Des clous étaient enfoncés dans la zone intime. Dans la région vaginale, il y avait une sorte de plastique, de métal ou quelque chose d’autre enfoncé en elle. Une vision très difficile. Un deuxième corps retrouvé décapité à proximité était si mutilé qu’il était impossible de déterminer son sexe. » Dans une autre maison : « Quand nous sommes entrés, il y avait un lit d’hôpital et un corps. J’ai compris qu’il s’agissait d’une femme. Il y avait des couteaux, des scalpels, un marteau, une hache, des tournevis, des ustensiles ménagers. Tous ces objets étaient enfoncés dans le corps. Il était complètement mutilé. »
Balles dans les yeux
Le saccage des parties sexuelles des victimes, en particulier des femmes, est systématique. Celles qui ne sont pas retrouvées avec des objets ou des balles dans le vagin sont découvertes le bassin brisé, toute la zone génitale brûlée à l’aide de ce que le rapport nomme « un accélérant », voire le corps coupé en deux. C’est là l’un des deux points sur lequel les médecins légistes ne cessent de revenir dans leurs témoignages.
Le second, ce sont les balles dans les yeux des femmes. Comme le dit l’une des médecins interrogées : « Il semble que la mutilation du visage de ces femmes ait été un objectif de leurs meurtres. » Tandis que les hommes sont humiliés, violés, parfois castrés, le sexe et les yeux des femmes constituent l’obsession première des « djihadistes ».
Il faudrait un article à part pour évoquer les témoignages des otages devant la Commission. Toutes insistent, elles aussi, sur les agressions sexuelles quotidiennes souvent accompagnées de tortures subies durant les mois de leur détention, y compris de la part du personnel soignant. Car dans le monde du 7 Octobre, white is black and black is white – les signes de soins et de torture sont inversés : l’hôpital Al-Shifra, le plus grand complexe hospitalier de Gaza, a été le lieu d’au moins un viol collectif et d’un meurtre particulièrement sordide ; plusieurs infirmiers ont emmené dans leurs familles les blessées, utilisées des mois durant comme esclaves domestiques et sexuelles.
Mais revenons à la journée du 7 octobre elle-même, alors que les premières images en provenance des téléphones des victimes et des caméras GoPro des tueurs commencent à circuler. Sur les réseaux, le tweet d’un certain compte « ABIER » diffuse une photo appelée à devenir célèbre : le visage angoissé d’une jeune femme au premier plan d’un groupe de jeunes à découvert qui courent pour fuir le festival de musique Nova. La légende, en anglais, se veut moqueuse : « Les “habitants indigènes” fuient leur “terre ancestrale” ».
À Paris, l’image est repostée le jour même avec un commentaire primesautier signé Muzna Shihabi, épouse du journaliste Benjamin Barthe – alors rédacteur en chef des pages Moyen-Orient au journal Le Monde : « Octobre 2.0 ou comment les colons sont connectés à cette terre. Même en mobilisant Dieu, ça ne marche pas. » (Madame Shihabi est par ailleurs chargée de recherche au Cerpa, un institut basé en France et financé par le Qatar.)
Ce tweet annonce les manifestations d’enthousiasme qui vont ravager la planète dès le lendemain, de Sidney en Australie aux campus américains, en passant par Paris, Londres, Berlin, Madrid etc., manifestations analysées par Eva Illouz dans son tract 8 Octobre, Généalogie d’une haine vertueuse et qui constituent peut-être l’élément le plus neuf de l’événement.
Que savaient les manifestants de ce qui venait de se produire – mais aussi, que signifie « savoir » dans ce contexte inédit ? Le 7 Octobre marque un tournant du point de vue de l’histoire de la propagande. On le sait, durant toute cette journée, le Hamas a diffusé en direct les images les moins gores des meurtres sur ses chaînes Telegram officielles, tout en laissant ses « combattants » poster les vidéos les plus sadiques sur des comptes officieux ou privés. Cette stratégie faisait de la terreur pure un récit à deux branches. Elle permettait aux auteurs de la violence extrême de nier ce qu’ils étaient en train de faire dans l’instant même où ils l’exhibaient, à charge pour l’opinion de choisir sa version, c’est-à-dire de se rendre ou non complice des meurtriers.
Opération de communication globale
La question qui se pose est donc la suivante : dans quelle mesure le sadisme de masse déployé ce jour-là aurait-il été possible sans l’opération de communication globale qui a suivi le lendemain, c’est-à-dire sans les partis politiques de gauche et les médias internationaux qui s’en sont fait les relais plus ou moins volontaires, et sur lesquels le Hamas savait pouvoir compter ?
Un livre sorti ce mois-ci outre-Atlantique, The Hidden Hand (Signal, non traduit), de l’avocat canadien Warren Kinsella, qui montre comment cette stratégie avait été préparée par le Hamas, bien avant l’opération via des milliers de comptes ouverts sur les réseaux sociaux et la préparation d’éléments de langage en plusieurs langues – l’Iran et le Qatar figurant parmi les principaux bailleurs de fonds de manifestants rémunérés, d’organisateurs professionnels et de lobbyistes. À Science Po Paris, qui allait devenir l’un des épicentres médiatiques de la solidarité pro-Hamas en France, Khaled Abu-Qare, un étudiant de l’université de Birzeit inscrit au début du premier semestre 2023, ouvrit la permanence du mouvement Students for Justice in Palestine trois jours avant les massacres ; le premier communiqué du SJP fut diffusé le 11.
Crise des médias
La crise des médias était flagrante depuis l’irruption des réseaux sociaux au milieu des années 2010, mais c’est avec le 7 Octobre qu’elle s’est muée en faillite totale – c’est avec cet évènement que les réseaux ont pris le contrôle éditorial des médias au niveau mondial. L’aura technocratique du mot « communication » a cependant quelque chose de rassurant, suranné, qui gomme la nature du mécanisme médiatique contemporain, où sadisme performatif et langage sont inextricablement mêlés et presque interchangeables. La référence en la matière ici, serait plutôt le nazisme des premières années tel qu’Adorno l’analyse dans Minima Moralia : « Lorsque les nationaux-socialistes commencèrent à torturer ils ne terrorisèrent pas seulement les populations à l’intérieur du pays, mais ils furent d’autant plus sûrs de n’être pas pris que l’horreur s’emparait plus violemment des esprits. Elle était si invraisemblable qu’elle incitait à ne pas croire ce que, pour l’amour de la paix, on ne voulait pas croire au moment où l’on capitulait déjà. » Tout est là.
Samedi 26 septembre, The Times a révélé comment Mr X, un ancien garde du corps du leader du Hamas Ismaël Haniyeh, dont l’identité reste protégée pour des raisons légales, avait obtenu le statut de réfugié en Angleterre, où il s’est marié et est devenu père de famille. Mr X, aujourd’hui sous mandat d’arrêt, a utilisé son statut pour voyager en Turquie, au Qatar et à Vienne afin de planifier un massacre à l’échelle continentale visant plusieurs sites juifs en Europe. Le bain de sang prévu pour le second anniversaire du 7 Octobre, en octobre dernier, a été empêché par la police allemande. Si le 11 Septembre a ouvert le premier quart de ce siècle, les 7 et 8 octobre ont initié le second. Quelque chose s’est mis en place ces jours-là qui se poursuit aujourd’hui et prépare notre avenir.
Source Le Point
