Combattre l’antisémitisme avec Dara Horn
Dara Horn est une romancière, essayiste et professeure de littérature américaine renommée, née le 28 avril 1977 dans le New Jersey. Elle est particulièrement célèbre pour ses travaux explorant la culture, l’histoire et l’identité juives. Elle a reçu son doctorat en littérature hébraïque et yiddish à l’Université de Harvard, et enseigne la littérature juive dans plusieurs grandes institutions américaines.
Lire ci-dessous la chronique de Sophie ARAM dans Le Point
CHRONIQUE. Avec son nouveau livre, l’essayiste américaine nous aide à comprendre la vague d’antisémitisme qui submerge les milieux dits progressistes depuis le pogrom du 7 Octobre.
Jusqu’au 7 octobre 2023, je ne m’étais pas particulièrement intéressée à l’antisémitisme, que je considérais comme un racisme parmi d’autres. Principalement parce qu’il n’y a aucune raison de le distinguer parmi les innombrables racismes, chacun charriant son propre lot de préjugés et de haine. Certains stéréotypes racistes décrivent les Noirs comme feignants, les Arabes comme voleurs et les Asiatiques comme fourbes ; d’autres réduisent les Juifs à l’arrogance ou à l’avarice.
Ce que le 7 Octobre a changé, c’est qu’il a été le point de départ d’une vague d’antisémitisme sans précédent. Ce qui ne va pas de soi car, en général, un attentat terroriste (a fortiori lorsqu’il s’agit d’un acte génocidaire planifié, annoncé, réalisé, filmé et diffusé jusque sur les messageries des familles des suppliciés) suscite mécaniquement la compassion pour les victimes et la réprobation envers les bourreaux. Ce qui fut brièvement le cas, avant que l’on constate, près de trois ans plus tard, que l’inverse s’est imposé rapidement dans la tête d’une part substantielle de l’opinion mondiale.

La surprise n’est pas à chercher dans l’inversion accusatoire en vogue dans les populations bercées par la judéophobie – les disciples de Dieudonné, Soral et Faurisson, les fans des influenceurs d’extrême droite Candace Owens et Nick Fuentes, ou encore les nostalgiques du Troisième Reich. En revanche, comment expliquer la vague d’antisémitisme sans précédent qui traverse les milieux dits progressistes en Occident, bercés par l’antiracisme et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

L’étrangeté de ce constat a fait naître chez moi un intérêt pour ce phénomène qui mérite toute l’attention nécessaire, pour peu que l’on considère qu’il faudrait l’expliquer et l’arrêter avant qu’il ne s’emballe. Voilà pourquoi je pense que The Final Solution to the Jewish Question (« La Solution finale à la question juive », non traduit), de Dara Horn, est un livre essentiel. Parce que cette professeure de littérature juive, triple lauréate du National Jewish Book Award démontre que « l’antisémitisme n’est pas une somme de préjugés, mais un mensonge. Un mensonge utilisé pour obtenir ou conserver le pouvoir. Et ce mensonge est toujours le même : les Juifs détruisent ce que vous valorisez le plus. »
Transformer la persécution des Juifs en vertu
Identifiez la valeur suprême d’un milieu, expliquez que les Juifs détruisent précisément cette valeur, et vous avez l’archétype du mensonge antisémite. Si votre valeur suprême est le Christ, expliquez (à l’instar de Mélenchon) que les Juifs ont tué Jésus. Si votre valeur suprême est la pureté de la race, faites comme les nazis : expliquez que les Juifs sont un virus corrupteur qui menace cette pureté. Si votre valeur cardinale est l’argent ou le pouvoir, alors, accusez les Juifs de les accaparer. Si, comme Thomas Guénolé, passager d’une des flottilles pour Gaza, il n’y a rien de plus important à vos yeux que votre nombril, il suffira d’expliquer que l’État sioniste a souhaité vous éliminer.
Voilà pourquoi il faut lire Dara Horn. D’abord pour arrêter de tenter de démontrer que les Juifs ne correspondent pas aux stéréotypes qu’on leur attribue car, chemin faisant, vous participerez à propager et à légitimer ces fadaises dans le débat public. Mais surtout parce qu’il est bien plus efficace de mettre à nu cette mécanique aussi grotesque que prévisible et que l’on retrouve derrière chaque mensonge antisémite.
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Ce qui invite toute personne souhaitant réellement lutter contre ce fléau à dénoncer frontalement le dernier mensonge à la mode chez les progressistes abreuvés de tiers-mondisme : l’idée que l’État d’Israël serait un État colonial sur la terre de ses ancêtres et au sein des frontières de 1948.
Un mensonge qui tombe pile lorsque la valeur cardinale à vos yeux est la décolonisation et que vous considérez que le droit international autorise tous les « opprimés » du monde à se battre « par tous les moyens » contre leurs « oppresseurs ». Et qu’il donne le « droit » de souhaiter l’éradication d’Israël « du fleuve à la mer ». Un mensonge qui permet de transformer la persécution des Juifs en acte vertueux.

The Final Solution to the Jewish Question, de Dara Horn (Avid Reader Press/Simon & Schuster, 384 p., 30 dollars).
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