« Complice d’un système monstrueux » : Hans Asperger, le psychiatre qui triait les enfants pour le Reich

By  |  0 Comments

RÉCIT – Le médecin autrichien dont l’autisme « de haut niveau » a longtemps porté le nom, a mené carrière sous les traits d’un opposant de l’intérieur au régime nazi. Mais son rôle durant la guerre est en réalité bien plus trouble…
n octobre 1938 à Baltimore, le pédopsychiatre Leo Kanner rencontre un étrange petit garçon : quand le médecin lui demande combien font 10 moins 4, Donald annonce qu’il va « dessiner un hexagone ». De l’autre côté de l’Atlantique, à Vienne, son confrère Hans Asperger examine des enfants tout aussi étonnants : ils semblent absents au monde mais ont de grandes compétences mathématiques et linguistiques. Pour les décrire, en 1943 et 1944, les deux médecins utilisent sans se concerter le terme d’« autisme », forgé par le Suisse Eugen Bleuler à propos de malades schizophrènes. La « psychopathie autistique » du Viennois est renommée « syndrome d’Asperger » en 1981 par l’Américaine Lorna Wing. Le psychiatre est alors considéré comme « un médecin visionnaire et héroïque qui, dès les années 1930, avait su voir chez certains enfants atypiques non pas des idiots ou des fardeaux, mais une intelligence différente, parfois brillante, se souvient le Dr David Gourion, psychiatre. Il incarnait le pôle optimiste de l’histoire de l’autisme, à l’opposé de Leo Kanner qui rendait les mères responsables du repli de leurs enfants quand Asperger pensait l’origine biologique et croyait en l’éducabilité. » Mais ce récit va être singulièrement écorné dans les années 2010 avec des révélations tardives sur le comportement du médecin viennois sous le régime nazi.

Élève brillant, solitaire, jeune homme amateur de poèmes et fervent chrétien qui parle de lui à la troisième personne (d’aucuns suggéreront qu’il était lui-même autiste), Asperger obtient son diplôme de médecine en 1931, rejoint la clinique pédiatrique de Vienne, et y prend vite la tête du service de « pédagogie curative ». Le pavillon Widerhofer, avec ses salles propres, spacieuses, aux sols carrelés de noir et blanc et aux murs recouverts de paysages peints, ressemble à un havre de paix par rapport à d’autres institutions viennoises accueillant les enfants. L’équipe médicale met au point des thérapies ludiques dont « l’objectif n’était jamais de briser les résistances, de se débarrasser d’un enfant, mais de l’amener à obéir (…) parce que cela lui procurait de la joie », racontera Asperger après-guerre.
Un autoproclamé « résistant de l’intérieur »
Il n’adhère pas au parti nazi, et dira avoir été dans le viseur de la Gestapo pour n’avoir pas coopéré aux politiques d’hygiène raciale. Fort de cette supposée « résistance de l’intérieur », il est autorisé à reprendre ses activités dès 1946. « Il est évident qu’Asperger tenait beaucoup à ces enfants », estime en 1991 la psychologue allemande Uta Frith, traductrice de la thèse de doctorat où Asperger décrit la « psychopathie autistique ». « Loin de mépriser les marginaux, il s’est consacré à leur cause – et ce, à une époque où la solidarité envers les marginaux n’était rien de moins que dangereuse. »
Mais l’analyse des archives tardivement retrouvées de la clinique pédiatrique de Vienne, puis des écrits d’Asperger, va changer le visage du médecin viennois. D’abord en allemand, sous la plume de l’historien autrichien Michael Hubenstorf, puis en anglais grâce à son confrère Herwig Czech, on apprend que le récit d’un Hans Asperger sauveur d’enfants « ne tient pas la route face aux preuves historiques », écrit ce dernier en avril 2018 dans Molecular Autism . Quelques mois plus tard, l’Américaine Edith Sheffer publie Les Enfants d’Asperger : le dossier noir des origines de l’autisme. Le doute n’est plus possible pour l’historienne : « Asperger et ses collègues ne se contentèrent pas de survivre sous le IIIe Reich, ils prospérèrent. »
Un séisme pour la communauté psychiatrique. « J’ai ressenti presque un sentiment de trahison », glisse David Gourion, alors en pleine écriture, avec Sandrine Leduc, d’Éloge sur les intelligences atypiques (Odile Jacob). « On ne découvre pas impunément que l’homme dont le nom accompagnait le diagnostic de nos petits patients depuis des décennies a personnellement trié des enfants pour les envoyer vers la mort, au nom de l’eugénisme le plus atroce. »
On ne découvre pas impunément que l’homme dont le nom accompagnait le diagnostic de nos petits patients depuis des décennies a personnellement trié des enfants pour les envoyer vers la mort.
David Gourion, psychiatre

Czech et Sheffer montrent comment le médecin viennois a commencé sa carrière grâce à la purge des médecins juifs. Ses mentors et collègues étaient des nazis convaincus et acteurs majeurs du programme d’« euthanasie » (le mot est à mettre entre guillemets, car il s’agissait bel et bien de meurtres), dont Asperger ne pouvait pas ignorer l’existence. Loin de le menacer, la Gestapo le jugeait « politiquement acceptable ». Il prônait des mesures comme la stérilisation forcée : « De même que le médecin doit souvent pratiquer des incisions douloureuses lorsqu’il soigne des individus, nous devons (…) inciser le corps national, écrit Asperger en 1939. Nous devons veiller à ce que les malades (…) soient empêchés de transmettre leur patrimoine génétique. » Il a, enfin, été expert médical chargé de sélectionner les patients envoyés vers des programmes de stérilisation ou vers le Spiegelgrund, hôpital psychiatrique pour enfants de Vienne où étaient assassinés les « indésirables »… Et parfois il était plus sévère que ses confrères : « Le langage qu’il employait pour diagnostiquer ses patients était souvent d’une dureté remarquable (…), contredisant ainsi l’idée selon laquelle il aurait cherché à protéger les enfants dont il avait la charge en édulcorant leurs diagnostics », écrit Herwig Czech. « Il est impossible de déterminer si Asperger s’est parfois abstenu de signaler des enfants répondant aux critères d’“euthanasie” infantile, poursuit l’historien. Cependant, il est avéré qu’il a personnellement orienté plusieurs enfants » vers le Spiegelgrund.
« Un placement permanent au Spiegelgrund semble absolument nécessaire »
Ainsi de la petite Herta Schreiber, qu’Asperger examine le 27 juin 1941. « Troubles graves de la personnalité, écrit Asperger à propos de la fillette victime quelques mois plus tôt d’une encéphalite. Retard moteur très sévère ; idiotie éréthique (agitée, NDLR) ; crises d’épilepsie. À domicile, l’enfant représente un fardeau insupportable pour sa mère, qui s’occupe déjà de cinq enfants en bonne santé. Un placement permanent au Spiegelgrund semble absolument nécessaire. » Herta y est envoyée le 1er juillet 1941. Le 8 août, son cas est étudié par le comité chargé de décider de son sort. Le 2 septembre, veille de ses 3 ans, la fillette meurt d’une pneumonie induite par l’administration au long cours de barbituriques. Asperger était-il conscient de l’envoyer à une mort certaine ? À Vienne, les actes pratiqués au Spiegelgrund n’avaient de secret que l’apparence et « Asperger était exceptionnellement bien placé pour connaître la vérité », écrit Czech. « Il est extrêmement difficile d’évaluer précisément combien d’enfants il transféra au Spiegelgrund et combien d’entre eux décédèrent », admet Edith Sheffer. Mais « en tout, Asperger a été impliqué dans le transfert d’au moins 40 enfants (…) dont 9 au moins provenaient de son service, parmi lesquels 2 périrent, et 35 que la commission de la ville soumit à l’“action Jekelius” (du nom du psychiatre qui joua un rôle central dans le programme nazi d’extermination des handicapés, NDLR) et qui moururent. »
Tout ce qui sort du rang, qui est “anormal”, n’est pas forcément “inférieur”.
Hans Asperger, en introduction de sa thèse de doctorat
Avant même la redécouverte des archives viennoises, la lecture de sa thèse de doctorat aurait pourtant dû suffire à soupçonner le rôle trouble d’Asperger. « Tout ce qui sort du rang, qui est “anormal”, n’est pas forcément “inférieur” », écrit-il dans l’introduction, qui n’a pas été traduite par Uta Frith. Les quatre enfants qu’il décrit sont des « automates intelligents » qui ne s’intégreront pas à l’âme collective allemande si chère au nazisme, mais leurs particularités peuvent, « dans des cas favorables, conduire à des réalisations exceptionnelles que d’autres n’atteindront peut-être jamais ». Certains deviendront des scientifiques, musiciens ou ingénieurs de génie. Ceux-là ont, écrit Asperger, une « valeur sociale ». Ce qui signifie que les autres n’en ont pas.
Dans les classifications internationales, le syndrome d’Asperger a fait place à la notion plus large de « troubles du spectre de l’autisme (TSA) » dès les années 2010 « pour des raisons purement scientifiques », insiste David Gourion, pour montrer que l’autisme est un continuum, avec ou sans déficit intellectuel. Les révélations de 2018 n’ont donc pas modifié la pratique diagnostique, mais « elles ont retiré toute légitimité morale à l’usage de l’éponyme dans le langage courant. De nombreux patients se définissaient eux-mêmes comme “Aspies”, avec une forme de fierté identitaire. Après Czech, ce nom est devenu difficile à porter avec la même légèreté ».
« La fragilité de l’éthique médicale face à l’air du temps »
Asperger n’est pas le seul savant de l’époque nazi à avoir laissé son nom à la médecine : en 2009, le Suédois Daniel Kondziella recensait 30 diagnostics neurologiques et psychiatriques éponymes de neuroscientifiques allemands ayant participé au régime, y ayant résisté ou en ayant été victimes. Faut-il renommer les diagnostics assombris par les choix de leur inventeur ? « Un patient n’a pas à porter, dans son dossier médical, le nom d’un homme qui a activement participé au tri d’enfants vers la mort, estime David Gourion. Mais dans les livres d’histoire de la médecine, il faut garder le nom d’Asperger, pour ne jamais oublier comment un médecin brillant, capable d’une intuition clinique remarquable, a pu se rendre complice d’un système monstrueux. C’est une leçon qui dépasse largement l’autisme, elle nous parle de la fragilité de l’éthique médicale face à l’air du temps. »
Asperger nous rappelle aussi ce que peut impliquer un diagnostic. « Quand il triait les enfants de son hôpital, il s’agissait d’une question de vie ou de mort fondée sur la valeur future d’un enfant pour l’État, relève David Gourion. Rien, absolument rien dans le diagnostic contemporain d’autisme, de TDAH ou de haut potentiel, ne relève de cette logique-là. On diagnostique pour ouvrir des droits, donner accès à des soins, des adaptations, des accompagnements, une reconnaissance administrative et sociale, jamais pour statuer sur le droit d’un enfant à la vie. » Mais du tri d’Asperger demeure « une version plus soft : on valorise les autistes brillants en informatique, entrepreneurs surdoués… Le risque, si l’on n’y prend pas garde, est de réserver notre bienveillance et notre acceptation sociale aux seules personnes neuroatypiques dont nous pouvons admirer les “superpouvoirs”. Et de reléguer et négliger celles qui n’ont pas de talent spectaculaire à offrir. »
Pour aller plus loin : La Disparition de Josef Mengele, Olivier Guez, Grasset, 2017. Une enquête romancée sur la fuite en Amérique latine du « médecin » tortionnaire d’Auschwitz. Adapté en bande dessinée en 2022 (Olivier Guez, Matz, Jörg Mailliet, Les Arènes) et en film (Kirill Serebrennikov) en 2025.
Source Le Figaro

happywheels

Publier un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *