COMPLOTISME – « Dieudonné n’est pas éligible, mais c’est l’élu » : le sidérant meeting présidentiel de Francis Lalanne
REPORTAGE. Pour le lancement samedi de la campagne présidentielle de Francis Lalanne à Paris, la soirée s’est transformée en étrange spectacle, entre chansons, théories complotistes et relents antisémites.
Francis est exceptionnellement à Paris. » « Francis prévoit une grande surprise. » « Francis nous prépare quelque chose de grand. » Les équipes – enfin, les quelques personnes qui organisent l’événement – en parlent comme d’une vedette. Mais une « star » peut en cacher une autre. Et rapidement, on comprend qu’en ce samedi soir la longue file devant le théâtre Galabru, dans le 18ᵉ arrondissement de Paris, à quelques pas du cimetière de Montmartre, n’est pas vraiment là pour le chanteur Francis Lalanne.
Tout le monde connaît bien le modus operandi de celui qu’ils sont venus réellement acclamer. Après une introduction sommaire sur le lancement de sa campagne devant une salle pleine, le « poète » demande au public d’applaudir enfin « un grand artiste qui n’est pas monté sur scène depuis 20 ans… Dieudonné M’bala M’bala ! », crie Lalanne, triomphant. La salle exulte. Lui aussi. « Dieudonné n’est pas éligible, mais c’est l’élu », ose même Francis Lalanne.
Dieudonné Premier ministre
Car tout ce cirque autour de la candidature du chanteur à la présidence est surtout une trouvaille que les deux hommes ont eue ensemble, un soir, « en discutant de l’affaire Epstein ». Leur plan est simple : puisque Dieudonné est inéligible – et surtout condamné à de multiples reprises pour des propos antisémites, des injures raciales et des provocations à la haine –, Francis se présentera et, une fois élu, nommera son ami Premier ministre.
Ce n’est donc pas un simple humoriste sulfureux que Lalanne entend installer à Matignon, mais un homme dont les sorties antisémites ont régulièrement été sanctionnées par la justice. En 2017, la cour d’appel de Paris l’a notamment condamné pour injure raciale et provocation à la haine ; en 2021, elle a confirmé une condamnation pour complicité d’injure à caractère antisémite, après la diffusion d’une chanson tournant la Shoah en dérision.
Le FAR, le Front antirépublicain
Assis à côté de nous, de nombreux jeunes hommes d’une vingtaine d’années semblent suspendus à la moindre saillie verbale et lancent des rires gras à chaque boutade de leur humoriste préféré. Mais non, cette fois, malgré les blagues, il s’agit bien d’un meeting politique. Il y est question, dans cette campagne, de « parler avec le cœur », de « parler d’amour », nous dit-on, entre deux insultes à l’ensemble de la classe politique.
Et surtout, fidèle aux obsessions complotistes et antisémites, de l’affaire Epstein et, plus largement, de la pédocriminalité dans le monde. Puis, sans qu’on sache trop pourquoi, avant même de dérouler son programme, Francis Lalanne interrompt son discours par une chanson (il y en aura plusieurs, pour le plus grand malheur de nos oreilles). La première est « une chanson dédiée à toutes les familles endeuillées de la bande de Gaza » et « contre les nazis qui veulent s’emparer du monde ». Elle est chantée… en hébreu. Une fois la guitare reposée (on prie pour qu’elle y reste), il est temps pour le poète politique d’exposer son projet.
Le président du parti FAR (Front antirépublicain), dont l’affiche est agrémentée d’un cœur vendéen et du slogan « France libre », explique qu’avant d’arriver il regardait des vidéos de Coluche, dont il se sent proche aujourd’hui (pauvre Coluche). Mais sa vraie inspiration est transalpine : Francis Lalanne revendique de s’inscrire dans le sillage du Mouvement 5 étoiles, ce parti populiste arrivé au pouvoir en Italie en 2018.
« Beppe Grillo, c’était le Dieudo italien ! », estime Lalanne, avant de poursuivre : « Nous, on a mis 9 étoiles », c’est-à-dire neuf propositions de programme. On a beau avoir tenté de les compter, le compte n’y était pas. Bref. Parmi ces plusieurs « étoiles », on retrouve la collection classique du populisme caricatural : Frexit, salaire des élus indexé sur le revenu moyen français, retrait de toutes les troupes françaises à l’étranger, ou encore, plus étonnant : « mettre des caméras partout ! Dans les tribunaux et dans les conseils des ministres. »
Rapprochement avec la Russie et antisémitisme
Aux partisans du Frexit, on a souvent rétorqué qu’on ne sort pas si facilement de l’Union européenne. Qu’à cela ne tienne, les deux compères ont leur stratégie diplomatique. Une fois à l’Élysée, ils prévoient d’appeler Ursula von der Leyen – « je vais lui passer Dieudo » – pour lui dire : « Tu arrêtes de parler au nom de la France. » Voilà l’affaire sera réglée, ce n’est pas si compliqué.
En matière de diplomatie, les deux hommes ont aussi de grands projets : devenir les premiers alliés « du peuple frère qu’est la Russie », mais surtout – et sur ce point, c’est Dieudonné qui insiste – effectuer leur première visite officielle à l’étranger au Burkina Faso, puis dans plusieurs pays d’Afrique, car, dans une étonnante logique colonialiste, il assure : « la France a besoin de l’Afrique et l’Afrique a besoin de la France ».
Lalanne l’économiste nous explique ensuite que, pour redresser la France, « ce n’est pas compliqué, surtout si on s’entend avec les Russes ». Et de toute façon, pas d’inquiétude : « Moi, j’ai calculé, nous dit-il, on va pouvoir récupérer 200 milliards. » Mais on sent bien que cette rapide leçon de macroéconomie est en train de perdre un public venu pour tout autre chose. Rapidement, Dieudonné reprend le micro et enchaîne : « On va parler de l’affaire Epstein. » Tout à coup, le public frémit, impatient de retrouver les sous-entendus antisémites qui affleurent derrière les blagues.
Et cela ne manque pas : tous les vieux refrains des années 1930 y passent. On y évoque, tout sourire, la famille Rothschild qui « contrôlerait » le gouvernement, et « une mafia » dont l’humoriste ne donnera jamais le nom, mais dont toute la salle décode aisément la désignation, pour son plus grand bonheur. « Cette mafia qui vote avec Epstein. Cette mafia qui vous pourrit la vie… »
Des militants difficiles d’accès
Ils sont venus retrouver un univers politique et mental familier : celui où l’antisémitisme se présente comme un courage interdit, où le complotisme tient lieu d’explication du monde et où les condamnations judiciaires sont recyclées en preuves supposées de persécution. Lalanne offre à Dieudonné une scène politique, et Dieudonné lui apporte une ferveur que le chanteur seul n’aurait probablement pas réunie.
Nous aurions aimé discuter avec ce public, comme il est d’usage lorsque la presse couvre un meeting. Mais la composition de la foule nous en a empêchés. D’un côté, les plus nombreux affichent envers les médias une hostilité d’une vigueur presque effrayante, au point qu’une simple question est perçue comme une agression. De l’autre, certains militants sont tout aussi difficiles d’accès, puisqu’ils vous accablent d’un flot de paroles et de théories complotistes farfelues, exposées de manière si décousue et intense qu’elle décourage tout journaliste de poser une question.
En sortant de la salle, nous surprendrons tout de même quelques discussions à bâtons rompus. Notamment celle de cette femme, la quarantaine, qui avoue être déçue, car elle croyait que l’annonce du meeting était un nom de code pour un spectacle de Dieudonné : « Heureusement qu’il a fait quelques blagues, parce que Lalanne, franchement… » Mais qu’elle se rassure : elle a bien eu ce qu’elle était venue chercher. C’était bien un sketch, orchestré par deux clowns. Le problème, c’est que ce n’est pas drôle.
Source Le Point
