Alain Finkielkraut : quand des affirmations contestables sur Israël finissent par nourrir les amalgames que l’on prétend combattre

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Il est des paroles qui prennent une gravité particulière en raison même de celui qui les prononce.
Lorsque Alain Finkielkraut, intellectuel juif qui a consacré une partie importante de son œuvre et de ses interventions publiques à dénoncer l’antisémitisme, parle de « honte » à propos de ceux qu’il désigne comme les « colons », qualifie certains responsables du gouvernement israélien de « répugnants fanatiques » et affirme que ces hommes mettraient en péril non seulement « l’âme d’Israël », mais encore « l’âme du judaïsme », l’Observatoire Juif de France ne peut considérer ces mots comme anodins.
Nous ne reprochons pas à Alain Finkielkraut de critiquer Israël.
Nous ne lui reprochons pas de s’opposer à Benjamin Netanyahou, Itamar Ben-Gvir ou Bezalel Smotrich.
Nous ne lui reprochons même pas d’exprimer avec force sa désapprobation de certaines politiques ou de dénoncer les violences commises par des extrémistes israéliens.
Il en a évidemment le droit.
Ce que nous lui reprochons, c’est autre chose : présenter parfois comme des évidences morales ou juridiques des questions infiniment plus complexes et, surtout, faire entrer le judaïsme lui-même dans un procès qui devrait rester celui d’actes et de responsables politiques déterminés.
Car à partir du moment où l’on affirme que les agissements de certains Israéliens pourraient atteindre « l’âme du judaïsme », une brèche est ouverte.
Et nous savons malheureusement qui ne manquera pas de s’y engouffrer.
« Si Finkielkraut lui-même le dit… »
Voilà le problème auquel l’OJF sera confronté demain.
Que répondrons-nous à celui qui exigera d’un Juif français qu’il rende compte de la politique israélienne et qui nous dira:
« Pourquoi protestez-vous? Alain Finkielkraut lui-même dit avoir honte. »
Que répondrons-nous à celui qui associera les décisions d’un ministre israélien au judaïsme et qui nous rétorquera:
« Pourquoi serait-ce antisémite puisque Finkielkraut lui-même parle de l’âme du judaïsme ? »
Que répondrons-nous enfin à ceux qui utilisent quotidiennement les termes « colons », « suprémacistes », « criminels » ou « assassins » pour passer progressivement de la dénonciation d’individus à celle de toute une population ?
Ils pourront désormais se prévaloir de paroles prononcées par des intellectuels reconnus et répondre :
« Si eux se le permettent, pourquoi nous le reprocher? »
C’est précisément cette brèche que l’Observatoire Juif de France refuse de laisser s’installer.
Nous n’accusons évidemment pas Alain Finkielkraut d’être responsable de l’antisémitisme. Les responsables de l’antisémitisme sont les antisémites.
Mais chacun doit mesurer qu’une parole aussi forte, venant d’une personnalité aussi identifiée au combat contre l’antisémitisme, peut être détournée, instrumentalisée et transformée en caution par ceux qui cherchent déjà à confondre Israël, les Israéliens, le sionisme, le judaïsme et finalement les Juifs.
Après le 7 octobre 2023, cette question n’est malheureusement plus théorique.
La critique d’Israël n’autorise pas la culpabilité juive
Qu’un intellectuel juif condamne une politique israélienne est parfaitement légitime.
Mais pourquoi devrait-il en éprouver une honte en tant que Juif?
Un Juif de Paris, Marseille ou Strasbourg n’a pas élu le gouvernement israélien.
Il ne siège pas à la Knesset.
Il ne commande ni Tsahal ni la police israélienne.
Il n’est ni Ben-Gvir ni Smotrich.
Et le judaïsme, religion et civilisation plusieurs fois millénaires, ne saurait voir son « âme » engagée par les déclarations d’un ministre d’un gouvernement contemporain.
Cette confusion est précisément celle que l’OJF combat quotidiennement.
Israël agit: on interpelle les Juifs.
Un ministre israélien parle : on somme les Juifs de condamner.
Une opération militaire est déclenchée : des synagogues françaises sont menacées.
Un gouvernement prend une décision: on demande aux Juifs de France de s’en désolidariser.
Nous refusons cette mécanique.
Un Français juif ne doit jamais avoir à produire un certificat de bonne conduite politique pour être protégé de l’antisémitisme.
Parlons maintenant de ces fameux « colons »
C’est précisément parce que l’OJF est attaché à la vérité que nous devons ici être extrêmement rigoureux.
Nous n’écrirons pas que les mots « colons » ou « colonies » seraient inexistants en droit international.
Ce serait faux.
Le Conseil de sécurité des Nations unies les utilise. La Cour internationale de Justice les utilise également et considère les implantations israéliennes dans le territoire qu’elle qualifie de palestinien occupé comme contraires au droit international. La résolution 2334 du Conseil de sécurité de 2016 adopte elle aussi cette position.
Nous ne cacherons donc pas ce qui ne correspondrait pas à notre propre lecture.
C’est cela, être attaché à la vérité.
Mais la vérité ne s’arrête pas là.
Et c’est précisément ce que nous reprochons au débat public : trop souvent, il s’arrête là.
La résolution 242 : une ambiguïté historique qu’on ne peut effacer
La résolution 242 du Conseil de sécurité du 22 novembre 1967 constitue l’un des textes fondamentaux du règlement du conflit.
Or sa version officielle anglaise demande le retrait des forces israéliennes:
« from territories occupied in the recent conflict »
tandis que la version française indique:
« des territoires occupés lors du récent conflit ».
Cette différence de rédaction existe. Elle est documentée. Elle a fait l’objet depuis 1967 d’interprétations divergentes et ne peut être effacée sous prétexte qu’elle complique le récit. Les Nations unies mettent elles-mêmes à disposition les versions anglaise et française de la résolution.
L’OJF ne prétend pas trancher à lui seul près de soixante années de controverse juridique.
Nous affirmons exactement le contraire:
présenter comme juridiquement simple ce qui fait l’objet d’interprétations différentes depuis 1967 constitue précisément une simplification que l’on devrait éviter sur une antenne de service public.
Mais surtout, la résolution 242 ne trace elle-même aucune frontière israélo-palestinienne définitive.
Elle inscrit le règlement dans la perspective de frontières sûres et reconnues et d’un règlement pacifique accepté.
Cette précision est fondamentale.
Les frontières définitives restent une question de négociation
Les accords israélo-palestiniens eux-mêmes le démontrent encore plus clairement.
L’accord intérimaire israélo-palestinien de 1995 — Oslo II — réserve explicitement aux négociations sur le statut permanent :
Jérusalem, les réfugiés, les implantations, les arrangements de sécurité et les frontières.
Il précise en outre que rien dans l’accord ne doit préjuger du résultat de ces négociations.
Ce n’est donc pas une invention de l’OJF.
Ce n’est pas davantage une invention du gouvernement israélien.
Israéliens et Palestiniens l’ont signé.
Plus révélateur encore : la résolution 2334 de 2016, pourtant extrêmement critique à l’égard d’Israël et des implantations, indique elle-même que le Conseil de sécurité ne reconnaîtra aucune modification aux lignes du 4 juin 1967 autre que celles qui seraient convenues entre les parties au moyen de négociations.
Il faut mesurer la portée de cette phrase.
Cela signifie que l’on peut simultanément soutenir que des territoires sont soumis au droit de l’occupation et reconnaître que la frontière définitive devra résulter d’un accord entre les parties.
Ces propositions ne sont pas contradictoires.
L’occupation, la souveraineté définitive et la délimitation d’une frontière internationale sont des questions juridiques distinctes.
Voilà la complexité qui devrait être exposée au public.
Un mot juridique ne doit pas devenir une condamnation morale
C’est également pourquoi l’OJF conteste l’utilisation politique et indifférenciée du terme « colons ».
Nous savons que le mot est employé par les institutions internationales.
Nous préférons, lorsque nous nous exprimons en notre nom, parler d’Israéliens résidant en Cisjordanie/Judée-Samarie ou d’habitants des implantations israéliennes, sauf lorsqu’il s’agit de citer exactement un document international.
Pourquoi?
Parce qu’en français contemporain, le mot « colon » ne constitue plus toujours une simple description géographique ou juridique.
Il transporte avec lui une charge historique et morale considérable: conquérant, occupant, spoliateur, parfois criminel.
Et lorsque ce vocabulaire est appliqué indistinctement à plusieurs centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, le mot finit par remplacer l’analyse.
Or ces populations sont diverses.
Il existe des militants idéologiques.
Il existe des extrémistes.
Il existe des auteurs de violences, qui doivent être poursuivis et condamnés lorsqu’ils commettent des crimes ou des délits.
Mais il existe également des familles, des enfants, des religieux, des laïcs, des travailleurs et des personnes qui n’ont jamais commis la moindre violence.
La résidence dans un territoire contesté n’est pas une infraction pénale individuelle permettant de qualifier indistinctement ses habitants de criminels.
« Voyous » et « assassins »: où est passée l’exigence de précision ?
C’est à ce moment de l’émission que les propos de Vincent Lemire deviennent, à nos yeux, particulièrement préoccupants.
Évoquant « des dizaines de milliers » d’habitants, il parle de « conquérants », de « cowboys » puis de personnes se comportant non seulement comme des « voyous », mais comme des « assassins ».
Des dizaines de milliers d’assassins?
Sur quelle base?
Combien de condamnations judiciaires?
Combien de dossiers pénaux?
Quelle étude permet d’imputer un comportement criminel à « des dizaines de milliers » d’individus?
Dénoncer des violences identifiées est nécessaire.
Les attribuer sans distinction à des dizaines de milliers de personnes est autre chose.
L’OJF refuse les généralisations lorsqu’elles concernent les Palestiniens. Il les refuse exactement de la même manière lorsqu’elles concernent les Israéliens.
La justice ne change pas de définition selon l’identité de celui auquel elle s’applique.
Et puis il y a le « chauffeur de taxi »
Vincent Lemire va plus loin encore lorsqu’il réclame des sanctions « immédiates et paralysantes » et affirme qu’il faudrait que l’opinion publique israélienne comprenne qu’il existe « un prix à payer », jusque dans son exemple du chauffeur de taxi israélien soutenant Benjamin Netanyahou.
Cette formule nous paraît particulièrement révélatrice.
Sanctionner personnellement un responsable politique est une chose.
Imposer des mesures destinées à faire pression sur un État relève d’un débat diplomatique parfaitement légitime.
Mais lorsqu’on explique que le citoyen ordinaire doit lui aussi ressentir le « prix à payer » afin qu’il modifie son choix politique, nous entrons dans une conception de la responsabilité collective qui mérite au minimum d’être interrogée.
Un chauffeur de taxi israélien n’est pas Benjamin Netanyahou.
Pas davantage qu’un commerçant palestinien n’est Yahya Sinwar parce qu’il aurait un jour soutenu le Hamas.
Nous ne voulons pas d’une morale dans laquelle la culpabilité collective serait inadmissible pour un peuple mais acceptable pour l’autre.
Le service public ne devrait-il pas contextualiser davantage?
Cette émission a été diffusée le 10 mai 2026 sur France 5 dans En société, avec Alain Finkielkraut, Pascal Blanchard et Vincent Lemire. France Télévisions présentait elle-même la séquence consacrée à la Cisjordanie sous l’intitulé « Face à la colonisation ».
Nous ne demandons évidemment pas à France Télévisions d’empêcher ses invités de critiquer Israël.
Nous ne demandons aucune censure.
Nous demandons mieux:
du contradictoire, de la contextualisation et de la précision.
Lorsque sont évoqués le statut des territoires, les lignes de 1967, les implantations et plusieurs centaines de milliers d’Israéliens, pourquoi ne pas rappeler que les frontières définitives font partie des questions réservées à la négociation?
Pourquoi ne pas rappeler l’existence des formulations différentes de la résolution 242?
Pourquoi ne pas distinguer la qualification internationale des implantations de la situation individuelle des personnes qui y résident?
Pourquoi une affirmation aussi considérable que celle évoquant « des dizaines de milliers » de personnes se comportant comme des « assassins » ne suscite-t-elle pas immédiatement une demande de justification factuelle?
Le pluralisme ne consiste pas seulement à donner la parole à plusieurs personnes.
Il consiste également à permettre au téléspectateur de comprendre ce qui relève du fait établi, de l’interprétation juridique, de l’opinion politique ou du jugement moral.
Alain Finkielkraut devrait mesurer la portée particulière de ses mots
Nous revenons donc à celui par lequel cette tribune a commencé.
Alain Finkielkraut connaît l’antisémitisme.
Il connaît ses mécanismes.
Il sait comment, depuis des siècles, la faute individuelle d’un Juif a pu être transformée en faute collective du peuple juif.
Il sait aussi combien la haine contemporaine d’Israël peut parfois glisser vers la mise en accusation des Juifs de diaspora.
C’est précisément pourquoi ses mots nous préoccupent davantage que ceux d’un adversaire déclaré d’Israël.
Lorsqu’un extrémiste profère un amalgame, nous savons le combattre.
Lorsque l’amalgame peut se prévaloir de l’autorité morale d’un intellectuel juif reconnu, la situation devient beaucoup plus dangereuse.
Car l’antisémite n’a même plus besoin d’inventer sa justification.
Il lui suffit de citer.
Et de dire :
« Vous voyez bien: Finkielkraut lui-même le reconnaît. »
C’est cela que nous lui demandons de mesurer.
La vérité n’a pas de camp
L’Observatoire Juif de France n’est pas le porte-parole du gouvernement israélien.
Il n’est affilié à aucun parti politique.
Son indépendance l’oblige.
Si un Israélien commet un crime contre un Palestinien, nous n’avons aucune difficulté à dire que ce crime doit être poursuivi.
Si un responsable israélien profère une déclaration indigne, nous n’avons aucune raison de la défendre.
Mais cette exigence fonctionne dans les deux sens.
Nous ne laisserons pas davantage transformer des débats juridiques complexes en slogans.
Nous ne laisserons pas des populations entières devenir coupables par association.
Nous ne laisserons pas Israël devenir le prétexte permettant de demander aux Juifs de France de répondre de ce qu’ils n’ont ni décidé ni commis.
Et nous ne renoncerons jamais à confronter les affirmations publiques aux textes eux-mêmes.
Car notre engagement repose sur deux mots:
VÉRITÉ et JUSTICE.
La vérité exige de reconnaître les textes internationaux qui condamnent les implantations, même lorsque nous contestons certaines de leurs analyses.
La vérité exige aussi de rappeler que les frontières définitives n’ont jamais été fixées par la résolution 242 et demeurent une question de négociation.
La justice exige de condamner un violent pour ses violences.
Elle interdit d’en faire porter la faute à des dizaines ou des centaines de milliers d’autres personnes.
La justice exige de protéger les Palestiniens innocents de toute culpabilité collective.
Elle impose exactement la même protection aux Israéliens innocents.
Et la justice exige enfin qu’aucun Juif, en France ou ailleurs, n’ait à répondre moralement des décisions d’un gouvernement israélien sous prétexte qu’il est juif.
C’est cette règle universelle que nous défendons.
Sans exception.
Sans complaisance.
Sans deux poids, deux mesures.
Parce que la vérité n’a pas de camp.
Et la justice non plus.
L’Observatoire Juif de France
Repères juridiques : résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies du 22 novembre 1967 ; Accord intérimaire israélo-palestinien dit Oslo II du 28 septembre 1995 ; résolution 2334 du Conseil de sécurité du 23 décembre 2016 ; avis consultatif de la Cour internationale de Justice du 19 juillet 2024.
Observatoire Juif de France
Contact presse : [email protected]
Tél : + 33 6 49 60 94 04

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3 Commentaires

  1. Paul06 dit :

    Alain est totalement déconnecté de son époque, de son temps, de l’ Histoire et affiche une pensée simpliste, caricaturale. Il prononce des discours généralistes que les antisémites pourraient tenir. A vouloir être au dessus de la mêlée,il a coulé. Et ce n’ est pas la première fois. Il n’ est pas dément, il n’ est qu’ un idiot inutile, voire plutôt nuisible.

  2. danny dit :

    « Dans sa jeunesse, dans le sillage de Mai 68, Alain Finkielkraut est maoïste, proche de la Gauche prolétarienne, et membre actif de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCml) »
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Alain_Finkielkraut
    >
    Il semblerait qu’il retourne vers ses amours de jeunesse (et ses erreurs intiales), chassez le naturel et il revient au galop ! Il a « rebooté » et n’est plus à jour ! Qui l’a repris en main ? Qui l’a reformaté ? D’ici à ce qu’il fasse l’éloge de Doriotchon et son parti de racailles ….. Il commence à épouser les préceptes de l’UJFP qui finance le terrorisme. Ira-t-il j’usqu’à rejoindre Schneidermann ?

    • liguedefensejuive dit :

      « La vieillesse est un naufrage » est une phrase de Charles de Gaulle évoquant Philippe Pétain dans son ouvrage Mémoires de guerre, publié en 1954, souvent considérée comme une référence à une citation de François-René de Chateaubriand.

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