En quoi le 7 octobre 2023 est une rupture bénie pour les antisémites.

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Par Jean MizrahiCette vidéo récente du gourou Mélenchon a suscité quelques messages de réprobation, mais assez peu finalement, parce que tout le monde est maintenant habitué. Dans cette vidéo, Mélenchon explique à ses adorateurs que le 7 octobre ne serait pas véritablement une action terroriste, ou en tout cas qu’il faudrait la comprendre autrement, la replacer dans un contexte, lui redonner une signification politique. Il redonne ainsi de l’épaisseur à la thèse défendue par les plus extrêmes : celle d’un « acte de résistance ».J’ai décider de cesser de me révolter contre ces prises de position. Elles sont devenues tellement fréquentes à gauche qu’il vaut mieux essayer de comprendre ce qu’elles sous-tendent. Il y a surtout une chose que j’ai finalement comprise : sur le sujet de l’antisémitisme, les Juifs sont devenus inaudibles. Ils peuvent parler, témoigner, documenter, alerter ; cela ne porte presque plus. Les seuls qui soient encore écoutés en France sont les non-Juifs, trop rares, qui prennent la peine de défendre les Juifs. C’est une situation étrange, mais elle dit quelque chose de l’époque : les Juifs ne sont plus considérés comme les meilleurs témoins de ce qui les concerne.C’est à partir de là qu’il faut comprendre le 7 octobre. Dans l’histoire plurimillénaire juive, il faut accepter une idée difficile : le 7 octobre est, par le nombre de victimes, un séisme de magnitude moyenne. Les massacres de Khmelnytsky, entre 1648 et 1657, auraient fait entre 40 000 et 100 000 morts et détruit de nombreuses communautés juives. Les pogroms commis durant la guerre civile russe, entre 1918 et 1921, auraient fait eux aussi entre 50 000 et 100 000 morts. Et ne parlons pas de la Shoah et de ses six millions de morts. À côté de ces catastrophes, le 7 octobre peut sembler presque banal dans la longue histoire du malheur juif. 

Et pourtant, cette date constitue bien une rupture majeure pour notre époque. Pas parce qu’elle aurait été le massacre le plus meurtrier, elle ne l’a pas été. Pas même parce qu’elle aurait révélé l’existence de la haine antisémite, qui n’avait jamais disparu. La rupture est ailleurs : le 7 octobre a modifié le rapport des antisémites à leur propre parole. Il leur a donné le sentiment que quelque chose était redevenu possible.Je ne parlerai pas ici du point de vue israélien, ou seulement à la marge : le traumatisme d’un pays qui se croyait à l’abri et qui a vu déferler des hommes tuant, torturant, brûlant, violant, enlevant, sans retenue et sans exception, toute âme qu’ils pouvaient trouver sur leur passage. Ce traumatisme appartient d’abord aux Israéliens. Ce qui m’intéresse ici est autre chose : ce que cet événement a produit dans le reste du monde, dans la diaspora juive, et dans le monde non-juif.Pour la diaspora, l’événement a été une secousse majeure. Je l’ai vécu ainsi, mon sommeil n’est plus le même, et je sais n’être pas le seul. Les Juifs ont toujours fait l’objet d’attaques, depuis les plus anodines jusqu’aux plus violentes. Il y a la petite phrase de bureau, prononcée l’air de rien : « En s’appelant Lévy, il doit savoir y faire avec l’argent », phrase que j’avais entendue à la BNP il y a une grosse vingtaine d’années. Et puis il y a les actes de violence extrême : Ilan Halimi, l’école Ozar Hatorah, l’Hyper Cacher, et d’autres. La situation s’est aggravée avec la seconde intifada : violence terroriste palestinienne, réaction militaire israélienne, accusations contre Israël, puis, par association immédiate, menace contre tous les Juifs. À chaque soubresaut du conflit israélo-palestinien, les actes antisémites remontent en flèche dans le monde occidental.Le 7 octobre s’inscrit dans cette continuité, mais il la dépasse. Peu de gens savent réellement ce qui s’est passé ce jour-là, parce que peu de gens ont été confrontés aux vidéos que les terroristes du Hamas et leurs alliés ont eux-mêmes tournées et publiées avec joie et fierté. Peu de gens savent le degré de barbarie atteint. Peu savent l’aspect systématique de la volonté d’extermination, les tortures infligées à des familles entières, les violences sexuelles, les corps mutilés, les enfants assassinés, les vieillards enlevés, et le reste. Peu de gens le savent parce que peu ont envie de savoir, et je peux le comprendre. S’exposer à ces images est avilissant. Elles remettent en question notre espérance dans l’espèce humaine, espérance pourtant nécessaire si nous voulons continuer à vivre. Les Juifs ont probablement su un peu plus que les autres, parce qu’ils se sont sentis les premiers visés. Chez beaucoup d’entre eux, l’espérance a faibli.Il y a eu de belles voix dans le monde non-juif. Je ne serai jamais assez reconnaissant envers ceux qui ont exprimé leur horreur sans chercher immédiatement à l’équilibrer, à la contextualiser ou à la neutraliser. Je suis particulièrement reconnaissant envers les Musulmans qui se sont dressés pour dire leur horreur. Ils ne sont pas nombreux, et c’est précisément pour cela que leur courage compte. Je n’oublierai pas.Il y a ensuite tous ceux qui ne se sentent pas concernés. Je ne saurais complètement le leur reprocher. Le monde est rempli de massacres. Pourquoi s’émouvoir de celui-là plus que d’un autre ? Chacun hiérarchise l’horreur comme il peut, selon sa proximité, sa mémoire, son histoire, sa fatigue. Je suis réaliste.Et puis il y a enfin ceux qui se sont réjouis. C’est là que commence vraiment la rupture. Jean-Luc Mélenchon et son mouvement s’inscrivent dans cette zone-là, non pas nécessairement parce qu’ils auraient tous célébré explicitement les massacres, mais parce qu’ils ont très vite travaillé à leur requalification morale. Pour eux, la date importante n’est pas seulement le 7 octobre. C’est aussi le 8 octobre. Dès le lendemain, il est apparu que la puissance israélienne, qui protégeait symboliquement les Juifs, avait volé en éclats. L’État juif, dont l’existence rappelait depuis des décennies que les Juifs n’étaient plus entièrement à la merci des autres, venait d’apparaître vulnérable, surpris, blessé, incapable pendant plusieurs heures de protéger les siens.C’est cela qui a changé quelque chose.Les accusations de génocide, les slogans ignobles, les appels à la haine, les « gas the Jews » et autres formules du même genre n’ont pas attendu l’intervention de l’armée israélienne à Gaza pour apparaître. Elles ont surgi immédiatement. Ce n’est donc pas seulement la guerre ultérieure qui a produit les débordements. C’est la faiblesse apparente des Juifs, symbolisée par la faiblesse temporaire d’Israël. Pour une partie du monde, le 7 octobre n’a pas seulement été le massacre de Juifs. Il a été la preuve que les Juifs pouvaient de nouveau être frappés, humiliés, enlevés, massacrés, et que cette violence pouvait être immédiatement recouverte par un discours politique acceptable.Il y a eu ensuite un effet de caisse de résonance. Les voix manifestement antisémites devenant de plus en plus audibles sans conséquences réelles, le surmoi des antisémites a craqué. C’est peut-être l’idée centrale. Pendant longtemps, beaucoup se retenaient. Ils n’aimaient pas les Juifs, ou Israël, ou les deux, mais ils savaient qu’il existait encore un coût social à certaines paroles. Ils se faisaient discrets. Après le 7 octobre, ce coût a baissé. L’effet de foule a joué. Quand des esprits faibles s’y mettent à plusieurs, les barrières mentales sautent plus aisément. On découvre que d’autres pensent comme soi, ou disent plus fort ce que l’on n’osait pas formuler. On s’autorise. On se dédouane. On se défoule en groupe.Les antisémites ont alors pu constater qu’ils pouvaient se lâcher sans que rien ne leur arrive, à part quelques rares exemples. En France, la justice s’est occupée de quelques cas visibles, mais elle a laissé passer la masse. C’est cette combinaison — faiblesse perçue des Juifs, effet de foule, chute du coût social de la parole antisémite, passivité relative du monde occidental — qui permet aujourd’hui à un Mélenchon d’affirmer sans broncher que le 7 octobre relèverait d’une forme de résistance. Une page s’est tournée. Je veux ajouter un point qui pourrait sembler étranger à cette discussion, mais qui ne l’est pas. On vient de panthéoniser Marc Bloch, historien juif. Les troupes LFI se sont fait prendre en photo au Panthéon avec la petite-fille de l’historien, qui semble faire partie de leur univers politique. On parle souvent de « greenwashing » ou de « pinkwashing ». Il y a là quelque chose que l’on pourrait appeler, avec une formule volontairement brutale, du « yellowwashing », par référence à l’étoile jaune. Le parasitage de Marc Bloch n’est pas neutre.Marc Bloch était juif, mais il n’était pas inséré dans la communauté juive. Il se disait essentiellement français et, comme il l’écrivait lui-même, ne se sentait juif que face à un antisémite. En réalité, Marc Bloch est devenu pour une partie de la gauche le Juif parfait : mort, héroïque, français avant tout, sans judaïsme visible, en bref juif mais pas trop, différent de ces Juifs qui affirment être juifs autrement que dans le regard des antisémites, qui vont à la synagogue, font shabbat, transmettent une histoire, une mémoire, une langue, des rites, des fidélités.

La gauche aime cette idée du Juif qui n’existe que dans le regard de l’autre. On retrouve cela chez Sartre, dans sa Question juive : le Juif comme produit de l’antisémite, le Juif comme assignation extérieure, le Juif qui ne serait pas vraiment porteur d’une identité propre, mais seulement d’une marque collée sur lui par ceux qui le haïssent. Je soupçonne que ce soit également l’une des motivations inconscientes d’Emmanuel Macron dans cette panthéonisation. Au fond, pour ces gens, le Juif n’existe pas vraiment comme sujet historique autonome. Il serait une sorte d’étiquette, une trace ancienne, une survivance d’une vieille histoire que l’on aurait plus ou moins oubliée, ou que l’on préfère commémorer quand elle ne dérange plus.Or c’est précisément là que se situe l’un des nœuds de la haine contemporaine d’Israël. Israël affirme une identité juive vivante, politique, militaire, historique, religieuse parfois, nationale toujours. Israël ne dit pas : « Je suis juif seulement parce que l’antisémite me regarde. » Israël dit : « Je suis juif parce que j’ai une histoire, une langue, une terre, une mémoire, une continuité, une souveraineté. » C’est insupportable pour une partie de la gauche contemporaine, notamment pour les mouvements qui prônent la désidentification sous les noms plus aimables de « métissage » ou de « créolisation ». Le but implicite est que l’individu abdique son histoire pour se fondre dans un grand mélange informe, avec cette contradiction majeure que le même mouvement valorise, lorsqu’il y trouve un intérêt électoral, les racines islamiques, les blessures coloniales, les appartenances communautaires et les identités minoritaires.Les Juifs posent donc un problème particulier. Quand ils sont morts, abstraits, assimilés, panthéonisés, ils peuvent être célébrés. Quand ils sont vivants, organisés, religieux, sionistes, attachés à leur histoire, ils deviennent suspects. Quand ils sont victimes dans le passé, ils sont utiles à la morale républicaine. Quand ils se défendent dans le présent, ils deviennent gênants. Quand ils rappellent qu’ils existent autrement que comme symbole de la barbarie européenne, ils dérangent.Voilà pourquoi le 7 octobre est une rupture favorable aux antisémites. Non parce qu’il aurait créé l’antisémitisme. Non parce qu’il aurait révélé une haine inconnue. Non parce qu’il aurait été le plus grand massacre de l’histoire juive. Mais parce qu’il a ouvert une brèche. Il a donné à certains le sentiment que les Juifs étaient redevenus vulnérables. Il a montré que l’on pouvait immédiatement transformer le massacre de Juifs en débat sur la résistance. Il a permis aux antisémites de tester les limites, puis de constater qu’elles avaient reculé. Il a révélé que les Juifs pouvaient crier, témoigner, documenter, et demeurer inaudibles. 
C’est cela, la rupture. Le 7 octobre n’a pas seulement été une tragédie israélienne. Il a été, pour la diaspora, la découverte brutale que la protection symbolique acquise après la Shoah avait disparu et que cela représente, pour les antisémites, un moment d’autorisation.

© Jean Mizrahi

Diplômé de Polytechnique et Ponts et Chaussées, Jean Mizrahi débute sa carrière au ministère de l’Industrie. En 2004, il devient le Directeur Général d’Eclair Group. Il quitte finalement l’entreprise en 2007 pour fonder Ymagis, leader dans les services dédiés aux professionnels du cinéma

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