Flics et musulmans : enquête sur un malaise

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Par Anne Vidalie, avec Benoist Fechner et Claire Hache

Dans les commissariats, les électeurs du Rassemblement national ne mettent plus leur bulletin électoral dans leur poche. Au contraire.
Alors que le ministère de l’Intérieur veut mieux détecter les fonctionnaires radicalisés dans ses rangs, les policiers d’origine maghrébine craignent erreurs et dérapages. Dans un climat délétère.
Farid* est amer. Inquiet, aussi. Le brigadier, en poste dans un service de police judiciaire, a dû rassurer sa famille après l’attaque à la préfecture de police (PP) de Paris, le 3 octobre. Non, on n’allait pas enquêter sur lui, le quadragénaire bien noté. Non, il n’y avait aucune raison qu’on le soupçonne de radicalisation islamiste. Il n’en est plus aussi sûr aujourd’hui. L’un de ses collègues a été désarmé le mois dernier, à la suite, semble-t-il, de la dénonciation abusive de son ex. Certes, ce fonctionnaire a récupéré son arme et son boulot quelques jours plus tard, mais le doute s’est immiscé dans l’esprit de Farid. Après tout, avec son patronyme à consonance maghrébine, il suffirait de peu de chose pour justifier une mise au ban…
Depuis l’assassinat de quatre policiers, dans les locaux de la Direction du renseignement de la préfecture de Paris, par un informaticien converti à l’islam, les agents musulmans (ou supposés tels parce qu’ils s’appellent « Youssef » ou « Rachida ») redoutent une chasse aux sorcières. « La méfiance à l’égard de ces flics n’est pas nouvelle, mais l’attaque de la PP l’a cristallisée », observe Noam Anouar, un syndicaliste policier.
Djibril*, gardien de la paix en région parisienne, vingt ans de « boîte » au compteur, se désole : « C’est triste que nous en soyons arrivés à devoir prouver que nous ne sommes pas un danger pour nos voisins de bureau et pour la société. » Comme si sa religion faisait de lui un traître potentiel. « La suspicion s’exprime à travers de mauvaises blagues, raconte-t-il. Après un attentat, j’ai entendu : ‘Ça va? T’as pas une bombe sur toi ?' » Variante relatée par l’un de ses collègues: « T’as vu ce qu’il a fait, ton cousin ? »
Signalé pour refus de manger du faisan
Port de la barbe, religiosité exacerbée en période de ramadan, pratique assidue de la prière : les signes de radicalisation énumérés par le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, devant la commission des Lois de l’Assemblée nationale ont atterré les policiers musulmans. « Moi qui suis pratiquante, qui mange halal et fais le ramadan, il ne me manque plus que des poils au menton pour être fichée S ! » plaisante (à moitié) Nora*, gardienne de la paix dans les Bouches-du-Rhône.
Mohamed*, major en région parisienne, ne rit pas du tout, lui : « Des collègues pratiquants ont peur d’être pris en photo à la sortie d’une mosquée le vendredi, au hasard d’une opération de surveillance. Ils n’osent plus parler arabe, dire qu’ils font le ramadan, et ils essaient de cacher la marque de la prière sur leur front. On ouvre la porte aux injustices et aux dérapages. » Tel ce fonctionnaire barbu au nom arabe regardé de travers… alors qu’il n’est pas musulman. Ou celui qui a fait l’objet d’un signalement parce qu’il a refusé de manger du faisan. Un autre qui perd son habilitation secret-défense pour cause de pèlerinage à La Mecque. Un quatrième auquel on reproche d’avoir offert de vieux vêtements à des migrants « en raison de leur appartenance religieuse » – alors qu’un copte égyptien et un chrétien haïtien se trouvaient parmi les bénéficiaires de sa générosité.
« Et si vous êtes super intégré, il se trouvera toujours quelqu’un pour insinuer que vous pratiquez la taqiya [dissimulation] », désespère Noam Anouar. Le major Mohamed, dont la fonction exige une habilitation, s’inquiète : « Quelles questions va-t-on me poser avant le prochain renouvellement ? » Certains chefs de service partagent l’émoi de leurs subordonnés. « C’est panique à bord, on nage en plein amateurisme, assène un commissaire divisionnaire. On s’appuie sur des préjugés et des stéréotypes qui alimentent la spirale de la discrimination. »

Depuis l’attaque du 3 octobre, 33 policiers de la PP ont fait l’objet d’un signalement et 7 ont été désarmés, a annoncé le préfet de police de Paris, Didier Lallement. « Ahmed Merabet [le brigadier de police abattu par les frères Kouachi après le massacre de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015], qui était très pratiquant, aurait-il subi le même sort ? » interroge le major Mohamed, un brin provocateur.
« La religion est devenue suspecte »
Les attentats de 2015, commis au nom d’un islam dévoyé, ont assombri le quotidien de nombreux policiers musulmans de terrain. « La religion est devenue suspecte », résume Abdel*, gardien de la paix en Seine-Saint-Denis. Nora, depuis son commissariat dans le Midi, décrit des journées plombées par l’animosité de ses collègues à l’égard des « bougnoules », comme ils disent. Il y a ceux qui menacent de « tirer dans le tas » s’ils entendent quelqu’un dire « Allahou akbar », ceux qui mettraient bien une bombe dans les cités pour « faire le ménage », ceux qui malmènent les femmes voilées et les « barbus » lors de simples contrôles. « Depuis 2015, la parole s’est libérée dans mon entourage, indique la jeune femme. Aujourd’hui, on peut dire ouvertement qu’on n’aime pas les rebeus, qu’on haït l’islam. »
Après les attentats de janvier 2015, Nora a eu envie de « faire plus » pour son pays. Prête à sacrifier sa vie privée, cette maman d’une fillette a proposé ses services aux spécialistes du renseignement de son département. Elle pensait pouvoir être utile, elle qui parle arabe, connaît bien l’islam et passe inaperçue dans une mosquée. « On m’a répondu qu’on ne prendrait pas de Maghrébins pour éviter tout risque d’infiltration », se souvient-elle, encore meurtrie. Ce jour-là, elle s’est « pris une claque ». Elle en a marre, Nora, de devoir prouver qu’elle n’est pas « moins française que les autres », elle dont le père s’est battu « pour la France, contre l’Algérie », et dont le frère est militaire. Marre d’avoir l’impression de passer pour un « flic de deuxième classe » aux yeux de certains de ses supérieurs.
2 policiers sur 3 auraient voté Le Pen à la présidentielle de 2017
Dans les commissariats, les électeurs du Rassemblement national (RN) ne mettent plus leur bulletin électoral dans leur poche. Au contraire. « Désormais, on affiche ouvertement son opinion, et ceux qui sont membres du parti le disent, rapporte Sofiane Achatib, délégué national Unsa-Police. Un agent administratif m’a annoncé récemment qu’il était candidat aux municipales sur une liste RN. » Depuis 2015, le vote bleu marine a gagné du terrain parmi les policiers. Selon les enquêtes électorales du Centre de recherches politiques de Sciences po (Cevipof), les deux tiers d’entre eux auraient accordé leurs suffrages à Marine Le Pen au second tour de la présidentielle de 2017 et près de 1 sur 2 revendiquait sa préférence pour la liste RN avant le scrutin européen de mai dernier – des chiffres que relativise toutefois la faiblesse de l’échantillon. Mais la tendance est indéniable : ils n’étaient « que » 30 % à voter Le Pen au premier tour de la présidentielle de 2012.
Le mot qui fâche, c’est Nassim*, commandant de police à Paris, qui le lâche : « racisme ». « Oui, la police nationale est raciste », assure le quinquagénaire entré dans la « maison » à 17 ans et qui envisage, la retraite venue, de consacrer un livre à ce sujet brûlant. Et, poursuit-il, « cela ne date pas de 2015″… Beaucoup de policiers musulmans laissent glisser les paroles xénophobes. Ferment les yeux, se bouchent les oreilles. C’est plus simple quand on doit patrouiller, planquer et manger ensemble. « Et puis, on a besoin d’être sûr que le collègue nous protégera demain si on tombe dans un guet-apens », glisse Nora.
Pas marrant, pourtant, d’entendre parler de « gris » ou de « melons » à longueur de temps. Pas facile d’être sommé de « choisir son camp », comme Mohamed, ou de devoir se justifier en permanence de ne pas manger de saucisson ni boire de bière. Mais ils n’en veulent même pas à leurs collègues. Ils disent les comprendre, au fond, parce que « les délinquants que nous pourchassons ce sont, pour la plupart, des Maghrébins et des Blacks, et que les auteurs des attentats se revendiquent de l’islam ».
« Un véritable déni hiérarchique du racisme »
Rares sont les agents qui osent briser l’omerta. « Quand on fait un reproche à un collègue, c’est en tête à tête, loin des chefs, souligne Christian Mouhanna, directeur du Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales. Celui qui romprait ce pacte tacite serait qualifié de ‘balance’ ou à tout le moins jugé non fiable. » Un jour, le commandant parisien Nassim s’est ému auprès de son commissaire des noms d’oiseaux racistes qui volaient dans le bureau d’à côté. Réponse du chef : « Rendez compte par rapport. » « Il existe un véritable déni hiérarchique du racisme qui conduit à l’étouffement des conflits », estime le sociologue Jérémie Gauthier, spécialiste de la police. Au ministère de l’Intérieur, personne n’a souhaité répondre aux questions de L’Express sur ce sujet ultrasensible.
Depuis 2017, le poste de « référent discrimination » a été remplacé par la cellule Signal Discri, gérée par l’IGPN, la police des polices, dont l’adresse doit être apposée en évidence dans chaque service. Elle est ouverte à tous les agents victimes ou témoins de « discriminations ou de harcèlement ». « Nous n’avons été alertés qu’une ou deux fois », affirme-t-on à l’IGPN.
Dans les écoles de police, les flics musulmans ont appris, comme les autres, que la police française, creuset de l’idéal républicain, ne voyait qu’une couleur, le bleu marine de l’uniforme, qui efface les origines ethniques, qu’elle ne reconnaissait qu’une croyance, la laïcité, qui gomme les confessions. Mais ces grands et beaux principes, ils n’y croient plus. Pis, selon le gardien de la paix Abdel : « Les terroristes ont obtenu ce qu’ils voulaient : ils ont semé la division. » Entre Français. Et entre policiers.
Source :
https://www.lexpress.fr/actualite/societe/flics-et-musulmans-enquete-sur-un-malaise_2106130.html

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