J’interdis aux antisémites de parler en notre nom.

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Par Richard Abitbol
Mediapart attribue à Jordan Bardella des propos antisémites remontant à plus de treize ans. Richard Abitbol refuse d’accorder crédit à cette accusation en l’état et retourne la question vers celui qui l’énonce : au regard des écrits d’Edwy Plenel après le massacre de Munich en 1972, de quelle autorité morale le journal peut-il aujourd’hui se prévaloir pour dénoncer l’antisémitisme ? Une voix personnelle, frontale, qui revendique aussi le droit de ne laisser personne instrumentaliser la mémoire et la douleur juives.

Mediapart prétend aujourd’hui attribuer à Jordan Bardella des propos antisémites vieux de plus de treize ans. Je n’accorde aucune valeur à cette accusation, parce que je n’accorde aucune confiance à Mediapart lorsqu’il s’érige en tribunal politique et, plus encore, lorsqu’il prétend soudain se faire procureur de l’antisémitisme.
Que l’on ne vienne surtout pas me demander, à moi, Juif, de recevoir cette accusation avec la déférence que certains accordent à ce journal. Je la refuse. Je refuse même le piège du « si c’était vrai », car cette formule suffirait déjà à installer le soupçon que Mediapart cherche précisément à installer.
Une accusation n’est pas une preuve. Une publication n’est pas une authentification. Et un journal n’acquiert pas le pouvoir de transformer une accusation en vérité simplement parce qu’il la publie.
Mais il y a surtout quelque chose qui me révulse. Je refuse que ceux qui ont contribué à banaliser, excuser ou justifier une haine dont les Juifs et les Israéliens ont payé le prix viennent aujourd’hui parler en notre nom. C’est précisément pourquoi je qualifie Mediapart de Rivarol de gauche.
Que l’on comprenne bien ce que je veux dire. Je ne cherche pas une comparaison aimable entre deux « presses militantes ». Je parle d’antisémitisme. Rivarol en représente historiquement l’un des visages les plus abjects : celui de l’extrême droite, du négationnisme, du fantasme juif et de la haine assumée. Ce que je dénonce chez Mediapart, et dans l’héritage idéologique dont Edwy Plenel est issu, appartient à mes yeux à l’autre grande tradition contemporaine de cette haine : celle qui a appris à parler le langage de l’anti-impérialisme, puis de l’antisionisme, pour rendre moralement présentable ce qui me révulse tout autant.
Je refuse que l’on considère automatiquement la seconde comme moins grave que la première parce qu’elle vient de gauche. L’antisémitisme serait monstrueux lorsqu’il vient de l’extrême droite, mais il faudrait lui chercher des circonstances historiques, intellectuelles ou militantes lorsqu’il vient de l’extrême gauche ? Non. Mille fois non.
D’où vient Edwy Plenel
Pour comprendre ce que je reproche, il faut savoir d’où parle celui qui a fondé Mediapart en 2008 et l’a dirigé pendant seize ans, jusqu’en 2024.
Edwy Plenel naît à Nantes en 1952. Il grandit en Martinique, où son père, vice-recteur, est sanctionné pour ses positions anticolonialistes, puis passe son adolescence à Alger, de 1965 à 1970. Revenu à Paris, il s’engage dans le trotskisme, à la Ligue communiste. Il écrit alors dans Rouge, l’hebdomadaire de l’organisation, sous un pseudonyme : Joseph Krasny — krasny signifie « rouge » en russe. Il y collabore de 1970 à 1978, puis en est journaliste jusqu’en 1980. Vient ensuite la carrière que l’on sait : Le Monde à partir de 1980, la direction de sa rédaction de 1996 à 2004, puis la fondation de Mediapart. On lui a bâti une légende de journaliste d’investigation, de chevalier blanc face aux puissants. Je ne la reprends pas à mon compte.
En 2012, Mediapart publie une note libyenne présentée comme la preuve d’un financement de la campagne de Nicolas Sarkozy par le régime Kadhafi. Treize ans plus tard, en septembre 2025, le tribunal correctionnel de Paris juge « probable » que ce document soit un faux. Une publication n’est pas une authentification : Mediapart devrait être le premier à le savoir.
Car la question n’est pas celle de sa carrière. Elle est celle de son autorité morale pour juger de l’antisémitisme des autres. Et avant Le Monde, avant Mediapart, avant les leçons de vertu républicaine, il y eut Joseph Krasny. Et Joseph Krasny a écrit sur Munich.


Munich, 1972
Le 5 septembre 1972, un commando de Septembre noir pénètre dans le village olympique de Munich et prend en otages des membres de la délégation israélienne. Le lendemain, onze d’entre eux sont morts. Onze hommes. Onze Israéliens. Onze familles. Pour la première fois depuis la Shoah, des Juifs sont assassinés sur le sol allemand parce qu’ils sont Juifs et Israéliens — sous les anneaux olympiques, devant les caméras du monde entier.
Quelques jours après le massacre, dans Rouge, Joseph Krasny écrit que l’action de Septembre noir a fait éclater « la mascarade olympique ». Il écrit : « Aucun révolutionnaire ne peut se désolidariser de Septembre noir. » Il écrit qu’il faut défendre « inconditionnellement » face à la répression les militants de cette organisation. Et il écrit encore que la fin tragique de Munich a été voulue et provoquée par les puissances impérialistes, « et particulièrement Israël ».
Relisez cette phrase. Onze Israéliens sont morts, et c’est Israël qui est désigné comme responsable de leur mort. La victime devient coupable de son propre massacre ; l’assassin devient un militant à défendre. Cette inversion, je la connais. Mon peuple la connaît. Elle a traversé les siècles. Elle ne change que de vocabulaire.
L’aveu, et ce qu’il révèle
Ce texte n’est pas une rumeur. Il est exhumé en 2008 par le journaliste Laurent Huberson dans son Enquête sur Edwy Plenel, puis ressurgit en 2018, lorsque l’avocat Gilles-William Goldnadel interpelle publiquement son auteur. Et Plenel ne nie pas. Interrogé par le service CheckNews de Libération, il reconnaît le texte, dit récuser « fermement aujourd’hui » cette position et invoque le contexte de l’époque, rappelant que d’autres — Sartre lui-même — écrivirent alors dans le même sens.
Très bien. Mais il ajoute autre chose : il demande que sa réponse soit publiée intégralement, car cette campagne contre lui ne serait pas dénuée d’arrière-pensées partisanes. Retenez bien cela. Lorsqu’on exhume un texte qu’il a lui-même écrit, signé et reconnu, Edwy Plenel dénonce l’instrumentalisation partisane. Mais lorsque le journal qu’il a fondé exhume, contre un adversaire politique, des propos vieux de treize ans dont l’authenticité n’est pas établie, il faudrait y voir le noble exercice du journalisme ?
On m’objectera que je fais à Plenel ce que je reproche à Mediapart de faire à Bardella. Non. La différence est simple, et elle est décisive : d’un côté, une accusation ; de l’autre, un aveu. Je n’oppose pas un soupçon à un soupçon. J’oppose un texte authentifié par son propre auteur à une accusation que rien, à ce jour, ne m’oblige à tenir pour vraie.
Et je n’oublie pas. Je n’oublie pas les onze athlètes israéliens. Je n’oublie pas qu’après leur massacre, on pouvait, dans cette extrême gauche dont Plenel était militant, trouver encore les mots pour défendre « inconditionnellement » l’organisation qui venait de les assassiner — et pour en accuser Israël. Et ce serait de ce côté-là que devrait aujourd’hui me parvenir une leçon sur l’antisémitisme ? Non.
Une constance
Que l’on ne me dise pas qu’il s’agit d’une erreur de jeunesse isolée, refermée depuis cinquante ans. En novembre 2017, Charlie Hebdo — le journal dont la rédaction avait été décimée deux ans plus tôt, quarante-huit heures avant que l’on assassine quatre Juifs à l’Hyper Cacher — caricature en une Edwy Plenel dans l’affaire Tariq Ramadan. Sur franceinfo, Plenel inscrit cette couverture dans une campagne plus générale de « guerre aux musulmans ».
Le directeur de Charlie Hebdo, Riss, lui répond qu’il vient de condamner à mort le journal une deuxième fois. Je ne prétends pas que ce soit le même texte que celui de 1972. Je dis que c’est le même réflexe : désigner comme agresseur celui qui est menacé, et trouver toujours, du côté de ceux qui menacent, un contexte, une cause, une excuse.
Je suis juif. Ne parlez pas en mon nom.
Je n’ai besoin ni de Mediapart, ni d’Edwy Plenel, ni d’aucun directeur de conscience pour m’expliquer ce qu’est l’antisémitisme. Je sais ce qu’il est. Mon peuple sait ce qu’il est. Nous connaissons suffisamment son histoire pour savoir aussi qu’il change de vocabulaire, de justification et parfois de camp politique.
C’est pourquoi je refuse cette extraordinaire imposture morale consistant à transformer l’antisémitisme en projectile contre l’adversaire politique. Vous n’avez pas le droit d’instrumentaliser notre souffrance. Pas après Munich. Pas après ces mots. Pas après toutes ces années pendant lesquelles une certaine extrême gauche a trouvé mille justifications théoriques à la violence dirigée contre Israël. Et surtout : pas en notre nom.
Je parle ici comme Juif. Comme un homme que cette hypocrisie révulse. Comme quelqu’un qui ne supporte plus que l’on applique à l’antisémitisme une morale différente selon l’origine politique de celui qui le profère.
Lorsque l’antisémitisme vient de droite, on exige — à juste titre — qu’il soit nommé. Lorsqu’il vient de l’extrême droite, on exhume — à juste titre — son histoire. Lorsqu’il vient du négationnisme, on rappelle — à juste titre — ses filiations. Mais lorsque la haine d’Israël, la justification de la violence contre des Israéliens ou certains vieux stéréotypes changent de rive politique, soudain apparaissent les précautions. Le contexte. L’époque. La jeunesse. L’anti-impérialisme. La cause palestinienne. L’antisionisme.
Toujours un mot pour expliquer. Toujours un concept pour excuser. Toujours un bémol parce que cela vient de gauche. C’est ce bémol que je refuse.
Rivarol de droite, Rivarol de gauche
Voilà pourquoi j’emploie cette expression : Rivarol de gauche. Elle choque ? Tant mieux. Car ce qui devrait choquer davantage encore, c’est l’extraordinaire asymétrie avec laquelle notre société traite les deux extrêmes lorsqu’il est question des Juifs.
Imaginez un instant qu’un directeur de journal ait écrit, en 1972, sous pseudonyme, dans une feuille d’extrême droite, qu’il fallait défendre inconditionnellement les assassins de Munich et que la faute en revenait à Israël. Imaginez qu’il ait ensuite fondé un média d’investigation et prétendu distribuer des certificats de moralité. Personne ne lui accorderait le bénéfice de « l’époque ». Personne.
Je n’accorde aucune circonstance atténuante à l’antisémitisme de Rivarol. Je n’en accorde aucune non plus à celui que je dénonce lorsqu’il vient de l’autre bord. Je refuse de choisir entre celui qui hait le Juif au nom de la race et celui qui finit par le désigner au nom d’une prétendue émancipation politique ; entre les vieux antisémites et ceux qui prétendent que leur haine devient vertueuse dès lors qu’ils l’habillent d’antisionisme.
Il n’existe pas d’antisémitisme de droite et d’antisémitisme de gauche qui mériteraient deux morales différentes. Il y a l’antisémitisme. Et il y a ceux qui le subissent.
Nos morts ne sont pas vos armes
Alors je le dis avec toute la colère dont je suis capable : ne parlez pas en notre nom. Ne vous emparez pas de notre histoire pour régler vos comptes politiques. Ne transformez pas nos morts en procureurs posthumes de vos adversaires. Ne venez pas chercher dans la Shoah, Munich ou le 7-Octobre une légitimité morale que votre propre histoire devrait vous commander d’aborder avec infiniment plus d’humilité.
Vous voulez combattre l’antisémitisme ? Commencez par ne plus lui chercher d’excuses lorsqu’il vient de votre camp. Commencez par regarder Munich. Commencez par relire ce que Joseph Krasny a écrit. Commencez par comprendre ce que peut ressentir un Juif lorsqu’il voit ceux qui bénéficièrent pendant des décennies de toutes les indulgences réservées aux égarements de l’extrême gauche se transformer soudain en procureurs de l’antisémitisme.
Notre mémoire n’est pas votre arme politique. Nos morts ne sont pas votre argument électoral. Notre peur n’est pas votre fonds de commerce.
Notre combat contre l’antisémitisme ne vous appartient pas. Je ne vous reconnais aucune autorité morale pour parler en mon nom. Aucune.
J’interdis aux antisémites de parler en notre nom. Et j’interdis à ceux qui ont trouvé hier des mots pour défendre Septembre noir de venir aujourd’hui utiliser notre douleur pour distribuer des brevets d’antisémitisme.
Il existe une formule ancienne. Elle est terrible. Mais devant une telle inversion des rôles, je n’en trouve pas de meilleure :
Malheur à celui par qui le scandale arrive.
Richard Abitbol

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