La Résistance, Vichy et notre mémoire : « Non, on n’a pas embelli l’histoire de la France »

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On dit souvent qu’après-guerre, une mémoire officielle a été édifiée pour mentir aux Français sur leur attitude réelle. L’intellectuel François Azouvi publie un livre qui réfute cette vulgate. Laquelle en dit long sur notre époque.
Propos recueillis par Anne Rosencher
En février 1973 paraît un documentaire d’André Harris et Alain de Sédouy intitulé Français, si vous saviez… Son but : « Casser la cuirasse des mythes » et « l’autosatisfaction des Français, fondée sur le mensonge organisé depuis les manuels d’histoire jusqu’à la télévision ». D’après les auteurs du documentaire, qui relaient en cela la petite musique de l’époque, on aurait menti aux Français après la guerre, en embellissant leur comportement et en glorifiant la mémoire d’une Résistance en vérité moins brillante que sa légende dorée. « Français, si vous saviez », disait le documentaire…
« Français, si vous saviez ce qu’on vous a caché », abondait quelques années plus tard Claude Sarraute dans Le Monde ; « Français, si vous saviez, on vous cache tout ! », s’exclamait Philippe Sollers dans Le Matin… Au fil des années, la petite musique s’est faite « vulgate » qui veut que la France ait habilement embelli son histoire pour faire passer la pilule de Vichy et de la collaboration. De sorte que, aujourd’hui encore, on peut lire dans un manuel scolaire des éditions Nathan : « Dans l’immédiat après-guerre, et jusqu’à la démission du général de Gaulle en 1969, s’impose une mémoire collective ‘officielle’, celle d’une France majoritairement résistante. Dès le 25 août 1944, à l’Hôtel de Ville de Paris, le général de Gaulle forge en quelques phrases les grandes lignes de la vision gaulliste des ‘années noires’. »
A cette vulgate-là, François Azouvi vient de répondre par un ouvrage impressionnant intitulé Français, on ne vous a rien caché (Gallimard). Relisant livres, manuels scolaires, discours et interviews de l’époque, compilant les films et les documentaires, le directeur de recherches au CNRS dresse l’état des lieux précis de ce qui s’est alors dit, publié, et filmé. Verdict : il n’y a pas eu de mystification. Les choses ont été « mises sur la table », qu’il s’agisse de Vichy ou de l’attitude des Français et dans quelles proportions. Azouvi voit dans ce faux procès mémoriel l’invention d’une génération « en mal d’histoire et d’engagement », qui, pour exercer sa « vocation démystificatrice », est allée jusqu’à créer un mythe là où il n’y en avait pas. Son livre trace un chemin à travers les miroirs de la mémoire et de l’opinion. Où l’on constate, encore une fois, qu’il n’y a rien de plus révélateur sur une société que le lien qu’elle entretient avec le récit de son histoire.

Vous dites qu’il existe en France une « vulgate », qui prétend qu’après-guerre, de Gaulle et le CNR auraient volontairement embelli l’histoire en faisant croire que la majorité des Français avaient été résistants. Où constatez-vous cette vulgate ? Parmi les historiens ? Dans l’opinion ? L’enseignement ?
François Azouvi Partout ! Posez la question à quelqu’un qui n’a jamais étudié cette période, il vous répondra sans hésiter qu’on a doré la pilule aux Français, à la Libération et pendant vingt-cinq ans, pour leur faire « oublier » Vichy, la collaboration, les déportations de juifs, etc. D’ailleurs, dénoncer « le mythe d’une résistance de masse », cela fait maintenant partie des consignes données aux professeurs d’histoire de terminale : ils doivent montrer aux élèves que les Français ont été obligés de gommer leur adhésion enthousiaste au maréchal Pétain.
La principale « pièce à conviction » de ceux qui prétendent qu’on a volontairement mystifié le comportement des Français est le fameux discours de de Gaulle à la Libération de Paris…
« Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré ! libéré par lui-même. » C’est même bien souvent sur la foi de ces quelques mots que l’on fait de de Gaulle le « grand mystificateur », celui qui a su forger « en quelques phrases » le mythe d’une France résistante, comme on peut le lire dans un manuel d’histoire récent. On ajoute parfois un ou deux films : La Bataille du rail et Le Père tranquille, tous deux sortis en 1946 et du même René Clément. Ça ne fait pas lourd ! Mais ça suffit à ceux qui veulent croire à une France prête à gober tous les mensonges plutôt que d’accepter la dure leçon de choses que les événements des années noires auraient dû imposer.
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Le grand résistant de la première heure Jean-Louis Crémieux-Brilhac disait que si de Gaulle n’était en rien aveugle, il avait cependant « pleinement conscience » d’une « nécessaire représentation idéale de la France » (1), grâce à quoi « la France libre trouvait sa place dans les quinze siècles d’histoire de la France »… N’y a-t-il pas un peu de vrai là-dedans ?
C’est même tout à fait vrai. C’est ce que de Gaulle appelait « la vraie France ». Mais « la vraie France », ça n’a jamais voulu dire toute la France. C’est la partie de la France qui incarne le pays, qui le représente, qui en constitue son âme et qui a permis sa résurrection comme nation. Quand de Gaulle reçoit René Cassin à Londres, le 29 juin 1940, et qu’il lui dit : « Vous êtes seul. Eh bien ! Je vous reconnais tout seul », c’est parce qu’un seul peut incarner la vraie France. Je comparerais volontiers cela à la volonté générale selon Rousseau : elle non plus n’était pas la majorité arithmétique des Français. Cela dit, bien entendu, de Gaulle n’aurait pas été fâché que les Français libres soient plus nombreux…
En quelque sorte, vous dites que le mensonge n’est pas celui qu’on croit. Le vrai mythe est… qu’on aurait mystifié les Français. Mais pourquoi inventer ce mensonge mémoriel ? Quel est le but des mystificateurs ?
Je ne crois pas en effet que les Français aient été mystifiés, je suis sûr qu’on ne leur a rien caché, que tout a été mis sur la table tout de suite. Et je vous assure qu’ils ne se sont pas privés d’y regarder abondamment. Les livres primés qui brossent un tableau terrible de la France, les films à succès qui sont dévastateurs, n’ont pas manqué dans les années 1940. Alors pourquoi ce mensonge mémoriel, et qui ont été les vrais mystificateurs ? Les responsables, ce sont les enfants de ma génération, ceux qui sont nés juste avant la guerre ou un peu après. C’est une génération en mal d’histoire et d’engagement : ils ont raté la Résistance, et ils ont raté la guerre d’Algérie. Ils ont essayé de croire que Mai 68 avait été l’occasion d’un nouveau conflit entre une nouvelle Résistance et les CRS du préfet Grimaud, qualifiés de SS. Mais ça n’a pas suffi à leur prurit d’engagement. Alors, ils se sont mis à soupçonner leurs parents de s’être mal comportés pendant la guerre et ils ont commencé à battre leur poitrine « sur la coulpe de leurs pères », comme le dit très bien Jacques Julliard. Et ils ont produit film sur film pour « démystifier » une Résistance devenue louche et une France libre devenue ridicule. Pensez au documentaire Français, si vous saviez…, à Lacombe Lucien, aux Chinois à Paris, à Papy fait de la résistance, et tant d’autres. Tout cela avec les meilleures intentions du monde et sans se douter une seule seconde qu’ils étaient, eux, les grands mystificateurs. En mettant en place une légende noire de la France, ils ont inventé la « légende rose » qui aurait prévalu à la Libération.
Certains écrivains d’après-guerre avaient par ailleurs peut-être intérêt à inventer « un mythe à déconstruire ». En mettant tout le monde, résistants et collabos, dans le même sac de la basse et tordue condition humaine, ils s’exonéraient à bon compte de leur propre attitude…
Vous avez raison. Des gens comme Marcel Aymé, Maurice Bardèche, Alfred Fabre-Luce, sans même parler d’un Céline, ont été parmi les plus empressés à accuser les Français de « résistantialisme », c’est-à-dire de gonfler l’importance de la Résistance, de majorer l’héroïsme des Français. Ils y avaient tout intérêt. Mais ce ne sont pas eux qui ont inventé ce terme de résistantialisme, il circulait un peu partout, à droite comme à gauche. Il désignait quelque chose comme une version officielle des événements, une version qui en effet embellissait l’attitude des Français pendant la guerre. Mais en même temps, cela montre que les Français n’étaient pas dupes de ce discours officiel, qu’ils savaient très bien ce qu’il en avait été vraiment. D’ailleurs, comment croire que les Français qui avaient vécu pendant quatre ans sous la houlette du maréchal, dont les enfants chantaient à l’école « Maréchal, nous voilà ! », aient pu oublier Vichy ?

Pour vous, ce mensonge mémoriel a beaucoup à voir avec le renversement des valeurs. Les temps modernes n’en pincent plus trop pour les héros, mais raffolent des victimes. En quoi ?
Les héros sont devenus suspects ; ils brisent l’idéal de ressemblance qui sévit dans nos sociétés et qui est l’enfant bâtard de l’idéal d’égalité. En effet, cela a beaucoup contribué à jeter le doute sur les résistants, auxquels on s’est mis à préférer les victimes. Regardez la plaque en hommage à Arnaud Beltrame, « victime de son héroïsme ». Comme si on ne pouvait plus honorer un héros qu’en en faisant une victime ! Il y a évidemment du bon dans la reconnaissance des victimes, mais le point aveugle de ce renversement des valeurs est la compétition victimaire que nous connaissons, et dont les ravages sont encore à venir.
Plus nous avançons, plus les faux mythes se dégonflent d’eux-mêmes… Le temps n’est-il pas en train de jouer les juges de paix ?
Il y a des signes encourageants de cet apaisement. Notre rapport à Vichy et aux années noires est certainement plus tranquille qu’il y a vingt ou trente ans. Les grands procès pour crimes contre l’humanité des années 1980 et 1990, et la déclaration de Chirac de 1995 reconnaissant la culpabilité de « la France » – hélas, il n’a pas dit « de l’Etat français » -, n’y sont pas pour rien. Et puis quelques historiens ont, avant moi, levé le lièvre, particulièrement Pierre Laborie qui a, le premier, dénoncé la mythologie du Chagrin et la pitié. Mais l’inertie professorale et médiatique retarde le moment où il deviendra licite de dire que les Français d’après-guerre n’ont été ni aveugles, ni sourds, ni muets, qu’ils n’ont effacé ni le souvenir de la Shoah, ni Vichy, ni la collaboration d’Etat, ni les déportations, et qu’ils ont vécu avec eux sans avoir besoin de mensonges consolateurs. Les Trente Glorieuses ont largement contribué à leur redonner une jeunesse, sans qu’ils aient besoin de se raconter de belles histoires sur leur passé.
(1) Entretien à la revue Esprit en 2001.
Source :
https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/la-resistance-vichy-et-notre-memoire-non-on-n-a-pas-embelli-l-histoire-de-la-france_2140006.html
François Azouvi, né le 6 octobre 1945 à Mexico, est un intellectuel français, chercheur en sciences sociales et philosophe.
Il est directeur de recherche au CNRS et directeur d’études à l’EHESS.

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11 Commentaires

  1. Marie-Louise Vuffray dit :

    Les français étaient dans leur majorité des muets ou des collabos. Les paroles du Gén. de Gaulle avaient un but politique surtout face à l’US qui ne le reconnaissait pas. Il voulait que son pays soit reconnu pour la signature de la paix et la reconnaissance à l’ONU, ce qui a été fait.

  2. letourneur dit :

    Souvenez vous en 1942 des Gendarmes et Policiers responsable de la déportation
    des juifs mis dans des wagons comme du bétail dans un abattoir
    Plus jamais ça

  3. Paul06 dit :

    La France en 1940, c’est quarante millions de citoyens et quarante millions de petainistes et collabos. Certains ont voulu redorer le blason d’un pays dont le passé trouble ne peut être effacé, en réécrivant l’Histoire. Du révisionnisme habituel initié par le général

  4. limone dit :

    vivhy aura bien du mal a se débarrasser de son image

  5. Paul06 dit :

    Merci à la LDJ pour ce rappel littéraire.

  6. Abravanel dit :

    Personnellement j’aurais préféré sur le site de la LDJ un rappel du documentaire le chagrin et la pitié dont la diffusion a été plus que limitée plutôt que la pub pour ce livre
    Bien cordialement
    DdeAM

  7. Abravanel dit :

    Ça c’est très cool
    Merci LDJ
    DdeAM

  8. vrcngtrx dit :

    « 29 juin 1940 : de Gaulle n’aurait pas été fâché que les Français libres soient plus nombreux… »
    mon grand-père fut un des rescapés recueillis par les marins anglais :
    http://www.lesoubliesdumeknes.fr/meknes-accueil.php?page=rescapes
    Une fois débarqué en terre d’Angleterre, il décida de se rendre à Londres et se présenta à la France Libre mais on lui répondit que le recrutement favorisait les célibataires puis on l’encourageât à rejoindre son épouse et ses trois enfants restés en France
    .
    « Je ne crois pas en effet que les Français aient été mystifiés, je suis sûr qu’on ne leur a rien caché, que tout a été mis sur la table tout de suite. »
    il existe pourtant des sales histoires inhérentes aux comportements criminels de certains résistants (pilleurs et parfois même assassins) ; des documentaires existent sur youtube

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