La très efficace stratégie de décapitation des cadres de l’État islamique

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Par Georges Malbrunot

UN AN APRÈS LES ATTENTATS DE PARIS (5/6) – Pour préparer l’offensive militaire contre Mossoul, la coalition internationale a éliminé de nombreux dirigeants intermédiaires de Daech. Coupant les liens entre la direction et la base djihadiste, cette stratégie risque de favoriser la dispersion des combattants étrangers et leurs retours vers leurs pays d’origine.
Les unes après les autres, les têtes sont tombées. En l’espace d’un mois, dix-huit cadres de Daech ont été tués, selon l’ONG «Raqqa est assassinée en silence». Entre le 20 août et le 21 septembre, une cascade d’éliminations ciblées a préparé l’offensive militaire contre Mossoul, lancée fin octobre 2016 par les forces de sécurité irakiennes et leurs alliés de la coalition internationale. Grâce à des renseignements humains ou des écoutes téléphoniques, ces liquidations ont visé des cadres intermédiaires de Daech. Ces maillons indispensables à la transmission des consignes entre une direction, de plus en plus isolée pour des raisons de sécurité, et la cohorte des djihadistes locaux ou étrangers, en première ligne dans la défense de Mossoul, la «capitale» du califat autoproclamé en juin 2014 par Abou Bakr al-Baghdadi.

La cible la plus importante a été Wael al-Fayyad, le «ministre de l’Information» et membre du Conseil de la choura, le conseil exécutif de l’État islamique (EI). Elle a été «traitée» par un tir de drone le 7 septembre près de Raqqa, la «capitale» syrienne de l’EI, soumise depuis dimanche à l’assaut de forces arabo-kurdes soutenues par les États-Unis. «Dr Wael», comme le surnommaient les djihadistes, supervisait, selon le Pentagone, la production de vidéos de propagande montrant des «tortures et des exécutions» de victimes de l’EI. Il s’agissait d’une figure extrêmement opaque de la mouvance djihadiste: sans cliché connu, ni même d’enregistrement audio. Est-ce un hasard? La veille, le 6 septembre, un autre drone éliminait Abou Hareth al-Lami, le responsable de la propagande de Daech en dehors de son califat irako-syrien, auprès de la noria de filiales qui lui ont prêté allégeance depuis 2014.
Daech infiltré
«Dr Wael», comme Hareth al-Lami, étaient des proches collaborateurs d’Abou Mohammed al-Adnani. Ce dernier était tout à la fois «M. Propagande» de Daech, le gouverneur des provinces syriennes du califat, et le responsable des opérations terroristes perpétrées hors du bastion irako-syrien de l’EI. Le 30 août, après une très longue traque, un drone américain le réduisait en poussières près d’al-Bab, dans le nord de la Syrie. Daech perdait sa voix. Celle qui, peu après la création du califat, avait appelé les «loups solitaires» à tuer les «mécréants américains et européens» et plus particulièrement «les sales Français de n’importe quelle manière». En plus d’être le propagandiste en chef de l’EI, al-Adnani, Syrien originaire de la province d’Idleb et vieux briscard du djihad, était le «M. Attentat» de Daech, avaient conclu depuis un certain temps les services de renseignements occidentaux sur la base de témoignages de djihadistes arrêtés ou repentis. À la tête de la «Branche extérieure» de l’EI, c’est lui qui faisait le lien entre le calife et les opérationnels étrangers, comme les auteurs des attentats de Paris.
La paranoïa a gagné les hiérarques de l’organisation terroriste. Daech lutte contre les infiltrations, multipliant les exécutions sommaires de supposés espions
En juin 2014, un Français, Faiz Bouchrane, arrêté au Liban alors qu’il s’apprêtait à attaquer une mosquée chiite, lâche le nom de son commanditaire: Abou Mohammed al-Joulani. Le Syrien supervise bel et bien l’«Amn al-Kharji», le service de renseignement extérieur de Daech, l’entité qui envoie des taupes espionner hors du califat pour préparer des attentats. Basé à al-Bab, à une trentaine de kilomètres seulement de la Turquie, l’«Amn al-Kharji» serait dirigée par le Français Abou Souleyman al-Fransi, impliqué dans les attentats du 13 novembre, avec en second derrière lui, un Tunisien.
Les disparitions quasi simultanées de Dr Wael, d’Abou Haret al-Lami et d’Al-Adnani suggèrent que les États-Unis ont réussi à briser les lignes de défense de Daech. Depuis des mois, la paranoïa a gagné les hiérarques de l’organisation terroriste. Daech lutte contre les infiltrations, multipliant les exécutions sommaires de supposés espions à la solde de ses ennemis, exécutions que l’EI diffuse largement sur les réseaux sociaux pour dissuader tous les candidats à la trahison. «Nous avons de plus en plus d’informateurs à Mossoul», confiait en juin à Bagdad un proche des services de renseignements irakiens. «Nous donnons 500 dollars à nos sources sur place pour qu’elles nous renseignent», ajoutait-il.
«L’émir des frontières» abattu
Sentant que le vent avait tourné, des membres des tribus locales, travaillées par des services de renseignements arabes, ont livré de précieuses informations aux limiers lancés aux trousses des ténors de Daech. Certains membres des tribus sunnites ont intérêt à collaborer pour faire oublier l’accueil parfois enthousiaste qu’ils avaient réservé en juin 2014 aux djihadistes les ayant «libérés de l’oppresseur chiite». Sous-entendu, le gouvernement de Bagdad, qui, depuis des années, les marginalisait.
La majorité des « liquidés » 15 sur 18 l’ont été dans les régions voisines de Mossoul. Cette opération de nettoyage a touché également des artificiers, des logisticiens et des experts militaires
Le 20 août, la «Branche extérieure» de Daech subit un nouveau coup dur: Mohammed Ahmed al-Jassim – de son nom de guerre Abou Suhayb al-Iraqi – est tué par un tir de drone, probablement en Syrie. L’homme supervisait la fabrication des faux documents permettant aux djihadistes de s’infiltrer en Europe, afin d’y préparer ou d’y commettre des attentats. Sa disparition a compliqué les mouvements des opérationnels hors du califat, des mouvements rendus encore plus difficiles depuis l’intervention militaire turque au nord de la Syrie à partir du 24 août. D’autant qu’Ankara, à son tour ciblée par de sanglants attentats djihadistes, a fini par contrôler plus strictement les infiltrations en Syrie à partir de son territoire. Et pour ne rien arranger, «l’émir des frontières» de Daech, Rathwan al-Hamdani, aurait, lui aussi, été tué durant cet été meurtrier.
La grande majorité des «liquidés» – 15 sur 18 – l’ont été dans les régions voisines de Mossoul. Cette vaste opération de nettoyage de la direction djihadiste a touché également des artificiers, des logisticiens et des experts militaires. Abou Mohammed al-Hiyali était un spécialiste de la fabrication des engins explosifs improvisés (IED), la hantise des soldats irakiens déployés aujourd’hui autour de Mossoul. Il entraînait des djihadistes étrangers au maniement et à la conception de ces engins de morts. Le 5 septembre, Abou Mohammed al-Hiyali est tombé près de Mossoul dans une frappe de la coalition internationale anti-Daech. Le lendemain, un de ses collaborateurs, Abou Anas al-Srouji, à la tête d’un atelier de fabrication de bombes, était, lui aussi, éliminé par un tir de drone près de Mossoul. Ces cibles sont de haute valeur pour les Occidentaux et leurs alliés irakiens. Les IED causent un maximum de dégâts avec un minimum de présence sur le terrain, puisque les djihadistes les laissent derrière eux, piégeant maisons, hôpitaux et rues des villes qu’ils doivent abandonner.
Dispersion de la diaspora djihadiste
Autre cible: les infrastructures chimiques de l’EI et ses cadres en charge de la conception des armes chimiques que Daech s’échine depuis des années à produire, notamment au sein d’un département de l’Université de Mossoul. Le 11 septembre, Naji Abdoullah al-Jbouri est éliminé. Vice-émir militaire de la région sud de Mossoul, il était en charge de la défense de la ville au moyen des armes chimiques hâtivement assemblées avec du gaz sarin et moutarde.
Abou Yahya al-Iraqi, lui, était un commandant militaire qui dépêchait les combattants à travers le califat. Le 25 août, il a été liquidé par un tir de drone. Jusqu’à sa mort, le 13 septembre à l’est de Mossoul, Abou Ahmed al-Amara commandait, de son côté, le «bataillon Muta» qui supervise la sécurité à l’est de Mossoul, tout en étant responsable de la distribution du fioul aux unités combattantes de l’EI dans cette région.
Anéantir la logistique djihadiste a été un autre objectif de la coalition, avant de lancer l’opération contre Mossoul. Le 18 septembre, un des principaux cadres du «Bureau des finances» de l’EI, Akram al-Jarjari, a été pulvérisé par un tir de drone. L’homme était un proche collaborateur d’Abou Ali al-Anbari. La mort de ce dernier, en mars dernier près de Der Ezzor en Syrie, fut un très dur coup porté à Daech. Cet ancien de l’appareil sécuritaire du régime de Saddam Hussein disposait d’au moins sept identités. Al-Anbari était tout à la fois le «ministre des Finances» de Daech, l’adjoint du calife Baghdadi, et le patron des services de renseignements de la nébuleuse terroriste en Irak et en Syrie ; un pion essentiel qui s’était également rendu en Libye auprès de la succursale locale de l’EI.
À cette longue liste des cadres djihadistes éliminés, il convient d’ajouter Abou Omar le Tchétchène, surnommé «Barbe rousse». Cet ancien des forces spéciales géorgiennes était venu en Syrie avec une cohorte de combattants du Caucase pour lutter contre Bachar el-Assad. Payante, cette stratégie de décapitation força le calife à sortir du bois. Dans son premier message audio, depuis un an, diffusé début novembre, al-Baghdadi appela ses troupes à «tenir» et à ne pas « se replier» de Mossoul.
Si Daech a cédé des territoires, vu ses ressources financières fondre, et si le recrutement des volontaires étrangers est en nette régression, l’organisation restera dangereuse pour des années encore
Un an après les attentats de Paris, l’organisation décentralisée a indéniablement perdu de ses capacités opérationnelles. Mais les spécialistes restent prudents: si Daech a cédé des territoires, vu ses ressources financières fondre, et si le recrutement des volontaires étrangers est en nette régression, l’organisation terroriste restera dangereuse pour des années encore. En Irak et en Syrie, ses ténors, cachés dans le désert grâce à l’appui de certaines tribus, seront difficiles à dénicher. Affaiblie mais pas impuissante, Daech choisira la clandestinité pour commettre des attentats massifs contre les symboles du pouvoir irakien et syrien. La direction de l’EI parie sur l’incapacité du gouvernement irakien, dominé par les chiites, à réintégrer la minorité sunnite dans les rouages du pouvoir à Bagdad. Dans cette minorité sunnite certains éléments continueront de soutenir Daech contre l’ennemi chiite ou iranien.
«La stratégie de décapitation des cadres intermédiaires de Daech pourrait avoir une conséquence inattendue», avertit la chercheuse Kyle Orton dans une récente étude sur les préparatifs de la bataille de Mossoul. «Elle pourrait, selon elle, renforcer le processus d’intégration des chefs parmi des segments de société qu’ils ont pourtant tyrannisés ces dernières années». Quant aux djihadistes étrangers, la dispersion de cette diaspora terroriste constitue la principale source de préoccupation des services de renseignements européens, les premiers à s’inquiéter du retour dans leur pays d’origine de milliers de volontaires aguerris par des années de combat.
Source :

http://premium.lefigaro.fr/international/2016/11/09/01003-20161109ARTFIG00296-la-tres-efficace-strategie-de-decapitation-des-cadres-de-l-etat-islamique.php

happywheels

2 Commentaires

  1. charles dit :

    Faut continuer à décapiter aux frontières, ne pas les laisser entrer , les exterminer , car ils vont nous faire une merde permanente !. Dans les pays concernés, ils vont se fondre dans la nature ..souhaitons que les braves ayant subi aient pu prendre des photos de leurs bourreaux .

  2. Pierre un gaulois dit :

    Premier point :
    La technologie permet d’éviter des pertes humaines de pilotes.
    Technologie indispensable compte tenu des risques effarants pour un pilote capturé.
    nous n’avons pas la même conception en matière de respect de la vie humaine.
    Rayon d’action et durée de vol remarquables.
    Deuxième point :
    l’ennemi prend des coups, s’adapte et reste dangereux.
    Troisième point :
    je cite :
    … quant aux djiadistes étrangers, la dispersion de cette diaspora terroriste constitue la principale source de préoccupation des services de renseignements européens, les premiers à s’inquiéter du retour dans leur pays d’origine de milliers de volontaires aguerris par des années de combat…
    …fin de citation.

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