Lucette Destouches : dernier voyage au bout de la nuit

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De Guy Konopnicki

Alors comme ça, c’est fini ! La Lulu à Ferdine a dévissé de la route des Gardes. 107 ans, une bagatelle. Elle traversé tous les massacres, peinarde. Paraît que ça se fait de dire quelque chose, quand une voisine vient de calencher. C’est que moi aussi j’ai vécu en exil, à Meudon.
Ce n’était pas une copine de bistro, elle ne venait jamais Chez Pierrot, mais le samedi, chez le boucher d’à côté, une dame venait chercher le gigot de Madame Destouches. Il m’arrivait de croiser des visages connus, débarquant de la gare de Bellevue… Pas toujours sympathiques, ça dépendait des jours. Tantôt des écrivains, qui venaient voir la relique, tantôt de vrais fachos, parmi les pires. Des rescapés de la bande à Doriot, en souvenir du bon temps des dîners de Ferdine, à Montmartre, en compagnie de quelque Obersturmführer venu causer littérature, entre deux pelotons d’exécutions. Je n’ai jamais franchi la grille de la bicoque à Lulu, même quand un ami, un anar, un poète a voulu m’y emmener. Déjà que je supportais les rejetons à Bébert, les greffiers, les matous, qui pullulaient dans le quartier.
Il s’en vantait, Céline, des couilles de son chat, qui avaient répandu l’espèce dans tout le Bas-Meudon. On ne dit plus le Bas-Meudon, on dit Meudon-sur-Seine, maintenant qu’en bas, l’île de P’tit Louis ne fait plus dans la bagnole, mais dans la musique. Des greffiers, il y en a toujours. Seulement quand je dis que je les aime pas, les chats, c’est beaucoup plus mal vu que Céline déversant sa bile sur les juifs. L’antisémite a toujours des excuses. Il est fou, c’est commode, pour Céline, ça va avec le génie, mais ça marche aussi pour le crétin qui balance sa voisine par la fenêtre. Mais détester les chats, quelle ignominie ! Si ça peut vous rassurer, c’est comme Brel, j’ai jamais tué de chat, ou alors y’a longtemps, ou ils sentaient pas bons. Tout de même, au temps de Bagatelle, quand Céline éructait, pour des millions de gens, l’espérance de vie s’est singulièrement réduite. 107 ans, tu parles !
« Mon mari était médecin, il fumait, et je suis centenaire, oui Madame, centenaire. »
Sûr qu’elle avait l’air rigolote, la Lulu avec son côté vieille dame indigne. Elle m’a fait rire, une fois… Dans une pâtisserie de Meudon, un type se fait engueuler parce qu’il est entré clope au bec. Elle prend sa défense, il n’y a plus liberté, qu’elle dit ! La dame qui vendait des petits gâteaux lui répond que, tout de même, la fumée secondaire, ça peut filer le crabe. Pfff… qu’elle fait Lulu ! Mon mari était médecin, il fumait, et je suis centenaire, oui Madame, centenaire. Survivre aux cibiches du docteur Destouches c’était aussi miraculeux que d’échapper aux FFI en filant à Siegmaringen et de passer au travers des bombes dans la gare de Stuttgart.
Il ne restait plus qu’à supporter les radotages d’après-guerre, D’un château, l’autre, Rigodon, tous ces bouquins ressassant la même litanie, la victime, c’était lui, Céline. La Lulu a supporté ce vieux radoteur, avec son vieux gilet dégueulasse, son écharpe et ses regards sur les gamines qui venaient prendre des cours de danse. Pas sûr que ça fasse d’elle « une grande dame des lettres », comme l’a dit le speaker de France Inter, impressionné par les 107 ans.
Céline, rien à faire, on ne peut pas s’en débarrasser. Il a commencé par un chef d’œuvre, Le Voyage, on peut tourner ça dans tous les sens, aucune de ses turpitudes ultérieures ne peut effacer ça. Mais Lulu ? Une danseuse de talent, à ce que l’on dit. Par la suite, être à la fois veuve d’un immense écrivain et d’un immense salopard ne fait pas de vous une grande dame. L’âge, bien sûr, impressionne, elle n’est pas morte à crédit, elle avait même un crédit de vie longue durée. Tant qu’elle était lucide, les gens défilait chez elle, des écrivains, des historiens, qui espéraient entendre des souvenirs inédits. Un siècle, pensez ! Je tiens de bonne source qu’elle n’a jamais rien révélé qu’on ne sache déjà.
Céline avait tout écrit, le pire et le meilleur, il avait tout dit, tout justifié. La veuve retenait les fameux pamphlets, pour ne pas trop abîmer l’image posthume. Il semble qu’elle ait aussi planqué quelques correspondances sulfureuses, que l’on retrouve, par bribes, chez les libraires d’extrême droite. Pour l’histoire, Lulu ne servait à rien, elle enjolivait les souvenirs et occultait les ombres céliniennes. En fait, cela n’a aucune importance. Il n’y a pas de mystère Céline. Le style, le talent, le génie, n’ont rien à voir avec l’humanisme, moins encore avec la morale. Quel écrivain ! Quelle ordure !
Source :
https://www.marianne.net/debattons/billets/lucette-destouches-dernier-voyage-au-bout-de-la-nuit

happywheels

1 Comment

  1. Hector

    11 novembre 2019 at 10 h 06 min

    Une danseuse de talent, à ce que l’on dit. Par la suite, être à la fois veuve d’un immense écrivain et d’un immense salopard ne fait pas de vous une grande dame….MAIS FAIT DE VOUS UNE VIELLE S…..E!

    Ce couple corrompu et pourri jusqu’à l’os prouve que la déchéance humaine se mesure en mots, en textes, en idées, ET QUE LA DEMOCRATIE AUSSI EST EXPOSEE AUX MALADIES AUTO IMMUNES.

    VIGILANCE PARTAGEE TOUJOURS, pour l’INTERET COMMUN ET LES ENFANTS !

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