Gilles Kepel : « Après l’Hyper Cacher, il y a eu un débat pour savoir s’il était licite de tuer des enfants »

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Dans un entretien exclusif à Actualité Juive, l’auteur de « Terreur dans l’Hexagone » (avec Antoine Jardin, Gallimard, 21euros) explore les mutations du « djihadisme 3 G ».
Actualité Juive : La presse américaine annonce que le concepteur et le planificateur des attentats de novembre en Ile-de-France serait un Français, Abou Souleyman Al Firansi. Cette information vous paraît-elle crédible ?
Gilles Kepel : A ce stade, il est difficile de le savoir tant qu’elle n’a pas été recoupée. L’organisation Etat islamique fonctionne de manière différente d’Al Qaïda. Al Qaïda était une machine pyramidale, où les donneurs d’ordre, Ben Laden et son cercle proche, étaient identifiés et où la direction avait envoyé, pour le 11 septembre, des exécutants préalablement entraînés. Dans le djihadisme de troisième génération, dont les pères fondateurs sont Abou Moussab Al Souri pour les aspects idéologiques et pour tout ce qui a trait à l’Europe, et Abou Moussab Al Zarqaoui, pour la dimension proprement irakienne de l’Etat islamique, on est davantage dans une logique où la feuille de route est fixée en haut lieu, mais où l’exécution est très largement déléguée à ceux qui vont prendre en charge l’opération. C’est cela qui explique les succès initiaux des attentats de 3e génération, parce qu’ils passeront sous les radars des services de sécurité. Le premier en France qui s’inscrit dans cette logique est Mohammed Merah en 2012. Il commence par tuer des « apostats », c’est-à-dire des soldats qu’ils supposent être tous des musulmans – ce qui n’est pas le cas – puis des enfants juifs et leur professeur à l’école Ozar Hatorah de Toulouse, le 19 mars 2012, le jour du cinquantenaire du cessez-le-feu de la guerre d’Algérie. A l’époque, les renseignements et les commentateurs, qui n’ont pas lu le texte de Souri, le qualifient de « loup solitaire » et ne comprennent pas dans quoi cette action s’inscrit. Les attentats qui suivront, en Belgique en 2014 puis en mars 2016, et en France en 2015, illustrent à la fois, dans un premier temps, la capacité de ce terrorisme réticulaire de prendre au dépourvu les services de renseignement, habitués à gérer un terrorisme pyramidal. En revanche, le fait de déléguer l’exécution à des gens qui ne sont pas au niveau, non formés politiquement, et surtout constitués de repris de justice, pose un problème aux djihadistes. L’opération de janvier a été, de leur point de vue, une semi-réussite puisqu’ils ont réussi à cliver la société française entre les « Je suis Charlie » et les « Je ne suis pas Charlie » ou « Je suis Charlie Coulibaly ». Cela n’a néanmoins pas conduit à la logique pogromiste suscitée par effet de provocation par les djihadistes pour casser les sociétés européennes et créer des guerres d’enclave qui aboutiraient à l’édification du califat sur les ruines de l’Europe.

A.J.: Vous estimez de ce fait que le choix des cibles au mois de novembre a été contre-productif pour l’EI.
G. K. : Le 13 novembre, les cibles étaient indifférenciées, entre autres raisons probablement parce que les exécutants étaient des malfrats incapables de penser politiquement. En ciblant la jeunesse, le Stade de France, où une grande partie des spectateurs était originaire de l’immigration musulmane en Seine-Saint-Denis, ils se sont aliéné les sympathisants potentiels qu’ils souhaitaient avoir. Le logiciel du terrorisme djihadiste est à la fois de terroriser, de sidérer l’adversaire mais aussi de recruter par là des soutiens. Or si les masses ne basculent pas dans la violence exemplaire, alors la violence se retourne contre eux. Dans les prisons que j’ai visitées récemment avec mes étudiants, un détenu musulman m’a dit : « Ce sont des barjots. Mon frère et mon cousin étaient au stade ! ». Dans certains milieux, une rumeur circulait même selon laquelle le Mossad avait décidé de mettre en œuvre, ce vendredi soir-là, jour d’observance juif, la « solution finale » pour les musulmans, avant de mitrailler les détenus musulmans.
On se trouve aujourd’hui dans le déni du 13 novembre et du mois de mars dernier. Il y a une fierté par rapport à Charlie Hebdo : « chah » entend-on beaucoup, ce mot du dialecte algérien qui signifie qu’ils méritaient de connaître ce sort pour avoir caricaturé le Prophète. Concernant le mois de novembre, on préfère mettre en avant l’islamophobie.

On se trouve aujourd’hui dans le déni du 13 novembre et du mois de mars dernier

A.J. : Pour janvier, vous évoquiez une « semi-réussite ». Est-ce en rapport avec l’attaque contre l’Hyper Cacher ?
G. K : Il y a eu un débat dans la djihadosphère pour savoir s’il était licite de tuer des enfants. Les idéologues ont tranché favorablement puisque ces enfants, étant juifs, seraient des futurs soldats israéliens. C’est un peu le raisonnement qui avait eu cours lors des attentats suicides en Israël par le Hamas et le Djihad islamique dans les années 2000. En principe, on n’a pas le droit de tuer ceux qui ne combattent pas. Mais si les femmes par exemple portent secours aux combattants, il sera licite de les tuer.

A.J.: C’est par le biais des réseaux sociaux que « la troisième génération de l’islam de France […] a été mise en contact direct avec la troisième vague du djihadisme » écrivez-vous. Comment ce phénomène s’est-il mis en place ?
G. K : En 2005, il n’y a pas de relation de cause à effet entre Al Souri et les émeutes en France, mais une concomitance. Au moment où s’affirme sur la scène politique cette troisième génération de musulmans en France, devient disponible, parmi d’autres, un vocabulaire du djihadisme de troisième génération. Une frange des émeutiers se nourrira de la prévalence croissante d’un salafisme de rupture culturelle et sur lequel va se greffer, à travers l’accès aux réseaux sociaux – par nature irresponsable politiquement – le discours djihadiste. 2005 ouvre une brèche car il permet l’entrée sur la scène politique d’une jeune génération qui devient maîtresse de son destin pour le meilleur et parfois pour le pire.
source :
http://www.actuj.com/2016-05/france/3541-gilles-kepel-apres-l-hyper-cacher-il-y-a-eu-un-debat-pour-savoir-s-il-etait-licite-de-tuer-des-enfants

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