Cette haine islamiste que ne veulent pas voir les militants LGBT
PARNORA BUSSIGNY
Abattu par la police, l’homme d’origine libanaise qui a fait un mort et trente blessés à la Gay Pride de Berlin le 25 juillet agissait au nom de l’État islamique. Victime collatérale, la théorie de l’intersection des luttes.
La première chose à laquelle j’ai pensé : j’espère que ce n’est pas un étranger, j’espère que c’est une personne blanche, chrétienne. Mais ce n’était pas le cas », déplore au micro, dans un élan de sincérité, une militante allemande lors d’un hommage rendu aux victimes de l’attentat terroriste de la Pride de Berlin. L’attaque qui s’est déroulée le 25 juillet 2026 a été perpétrée par Abdul Ballout. Il avait prêté le même jour allégeance à l’État Islamique, avant de foncer dans la foule en voiture, faisant un mort et une trentaine de blessés.
Dans cet extrait, devenu viral sur X, la militante tente ensuite de rappeler l’importance de l’intersectionnalité des luttes contre les discriminations, un concept développé dans les années 1990 par la chercheuse américaine Kimberlé Crenshaw pour décrire la situation des femmes noires. Il a été élargi ensuite à la dimension d’un vaste carrefour, où convergeraient tous ceux qui s’opposent à la domination de l’homme blanc chrétien et hétérosexuel : femmes, minorités sexuelles ou ethniques, musulmans, etc.
En France, depuis l’attentat, les collectifs s’enfoncent dans l’embarras, préférant lutter contre les récupérations fort prévisibles de l’attaque par l’extrême droite, plutôt que d’affronter également le danger que l’islamisme représente pour les LGBT à travers le monde.
Massacre au carrefour intersectionnel
« Mondialiser l’Intifada ! », « Yallah, Yallah Intifada » ces appels à soutenir le soulèvement armé ont retenti lors de l’Internationalist Queer Pride à Berlin le 25 juillet, en marge de la Pride. Filmés par le Forum Juif pour la démocratie et contre l’antisémitisme (JFDA), une association à but non lucratif, les militants ne s’attendaient malheureusement pas à subir peu après ce qu’ils réclamaient bruyamment : la violence. Comme le relève l’association allemande dans un long texte, « tandis que les éléments radicaux de la scène romançaient et glorifiaient le cri de guerre djihadiste de l’Intifada, un terroriste a mis précisément ce fanatisme religieux en action sanglante peu de temps après – contre la communauté queer ». En France, les hommages en ligne se succèdent, mais oblitèrent volontairement le mobile de l’assaillant, appelant au contraire à refuser toute récupération islamophobe.
Le lundi 27 juillet, un hommage s’est tenu place de la République à Paris en solidarité avec les victimes de l’attentat, mais aussi pour dénoncer les récupérations « racistes et islamophobes ». Dans une interview donnée à Libération et diffusé sur le compte Instagram du journal, la militante LGBT Mimosa, qui appartient au collectif de gauche radical les Inverti.es dénonce « la violence immense, inouïe » de l’extrême droite « en train de se structurer autour de la transphobie », en parlant de Berlin. Alice Weidel, cheffe de l’AFD (Alternative pour l’Allemagne), principal parti d’extrême droite allemand, ne fait pas mystère de son homosexualité, mais peu importe.
Alors que les motivations islamistes d’Abdul Ballout ne font aucun doute, selon elle, « l’attaque concrète contre nos droits, c’est l’extrême droite qui est en train d’avancer avec un rouleau compresseur, qui est violente, raciste, qui est transphobe ».
Cécité volontaire
Durant ce même hommage, la prise de parole de la militante transgenre et réfugiée russe Sasha Yaropolskaya, membre du parti trotskiste Révolution Permanente, a particulièrement fait réagir sur les réseaux sociaux : « Jamais nous ne laisserons nos camarades, nos frères et nos sœurs musulmans, immigrés, racisés, face à l’extrême droite ! » avait-elle déclaré au micro face à la foule, faisant mine de ne pas saisir qu’Abdul Ballout l’aurait écrasé sans hésitation.
Dans un post en ligne publié au lendemain de l’attaque terroriste, le média LGBT Strobo mag avait déjà très vite donné le ton. « Ne cédons rien aux racistes. Alors que le ministre allemand de l’Intérieur évoque un attentat terroriste islamiste, par respect pour les victimes et les membres de la communauté qui, en plus des LGBTphobies subissent également des discriminations et du racisme, restons fermes sur nos valeurs ».
Une publication qui a été vivement critiquée en commentaires, mais aussi par des militantes féministes et LGBT à l’instar de Diane Richard, ancienne figure du collectif Nous Toutes et autrice du livre Lutter sans se trahir (Stock, 2026) : « c’est fou cette incapacité à condamner l’islamisme AVANT d’alerter sur les amalgames. Bien sûr que les récupérations de l’extrême droite sont inacceptables. Mais dites les mots d’abord, sans guillemets ».
Appeler attentat islamiste un attentat islamiste
Catherine Michaud est conseillère régionale déléguée chargée de la lutte contre les discriminations pour la Région Île-de-France et présidente de l’association LGBT Gaylib. Sans ambages, la militante de longue date regrette que les associations LGBT françaises n’aient été que quelques-unes à dénoncer l’attentat islamiste. « C’est de notre responsabilité de savoir mettre les mots et dénoncer clairement », affirme-t-elle.
Elle met surtout en garde contre une promptitude à dénoncer la récupération politique en détournant sciemment l’attention du mal qui frappe. « Il aurait été préférable pour de nombreuses associations de faire une réaction en deux temps : d’abord dénoncer clairement l’attentat islamiste et ses victimes, puis, dans un second temps seulement, entreprendre une analyse et critiquer la récupération politique, d’où qu’elle vienne ». Elle se rendait ce jeudi soir à l’hommage organisé par l’Inter-LGBT, coorganisatrice de la Pride à Paris.
Dans un texte publié sur ses réseaux sociaux, Victor, porte-parole de l’association LGBT laïque Fiertés Citoyennes revient sur la peur qui habite les militants à l’idée d’être accusés d’islamophobie : « Ce silence a d’innombrables visages. Le premier que j’ai reconnu était le mien. Combien de fois me suis-je tu, combien de fois ai-je vu les miens se taire sur une violence commise chez nous, de peur de céder au racisme ambiant. On ne dénonce pas, pour ne pas fournir de munitions, et pendant qu’on se tait, les faits, comme les cadavres, s’accumulent » rappelle le militant.
Marine Tondelier, simple et sans détour
Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, a su nommer, sans trembler, dans un tweet salué par bon nombre d’utilisateurs : « Un attentat terroriste islamiste à la voiture bélier et à l’arme blanche a visé la Pride de Berlin. Une personne a été assassinée, 29 sont blessées dont 11 gravement. Et 3 sont entre la vie et la mort. Cet attentat homophobe contre l’une des plus grandes marches des fiertés d’Europe est une horreur ».
Nicolas est gay, engagé pour la gestation pour autrui (GPA). Ce Tourangeau confie au Point ne pas décolérer depuis l’attentat face aux réactions des collectifs LGBT français et ne comprend pas pourquoi on tairait l’évidence : « la communauté LGBT est attaquée par un islamiste qui souhaite nous tuer, c’était son objectif, et j’aurais aimé que le caractère islamiste soit nommé clairement ». Il compare avec l’attentat de 2022 à Bratislava, où Juraj Krajcik, fils d’un cadre du parti d’extrême droite Vlast, a abattu deux clients du bar gay Tepláreň avant de se suicider. Son manifeste revendiquait l’influence du tueur de Christchurch, le suprémaciste blanc Brenton Tarrant, et sa volonté d’en finir « avec la peste LGBT ». Un mobile qui cette fois-ci avait été nommé sans détour par la communauté LGBT.
Selon lui, cette réticence s’explique aussi par le calendrier politique : à l’approche de la présidentielle de 2027, nommer clairement le caractère islamiste de l’attaque reviendrait à « se mettre beaucoup de LGBT à dos ».
Sur X, le collectif “Lesbienne Gay Bisexuel” a publié un communiqué vu plus d’un demi-million de fois en quelques heures, ce qui laisse penser que la cécité volontaire commence à lasser. S’il rejette toute appartenance à l’extrême droite, LGB tient à rappeler que « dans les pays à majorité musulmane, la population soutient la peine de mort pour les homosexuels, ce n’est pas de l’islamophobie. C’est un constat. Quand les militants LGBTQIA + cherchent à faire taire les homosexuels qui rappellent cette réalité plutôt que de dénoncer ceux qui nous emprisonnent ou nous massacrent, ce n’est pas de l’antiracisme, c’est de la lâcheté ».
Le 28 avril 1990, une bombe explose dans un bar gay de Greenwich Village. L’attaque reste non élucidée jusqu’en 1995, quand le procès d’une cellule djihadiste l’attribue à El Sayyid Nosair, déjà condamné pour l’assassinat du rabbin Meir Kahane, qui aurait visé le bar pour des motifs religieux. Il s’agit du premier attentat islamiste documenté contre un lieu LGBT, comme le rappelle le magazine LGBT Têtu qui a énuméré tous les attentats ayant visé la communauté queer à travers le monde.
En Allemagne, plusieurs collectifs LGBT à l’instar de Queersnation rappellent que même à Berlin, aborder les dangers islamistes pour les personnes LGBTIQ + reste difficile. En 2024, Kevin Kühnert, ex-secrétaire général du SPD et homosexuel, avait déclaré à l’hebdomadaire allemand Spiegel se sentir en danger face aux remarques homophobes de musulmans, ou présumés tels. Il avait été accusé de racisme par Alfonso Pantisano, pourtant référent chargé par le Land de Berlin de la diversité sexuelle et de genre. Ce que Queersnation résume d’un trait : « avec un tel référent, qui a besoin d’ennemis ? ».
Source Le Point
