Enquête sur la « Génération Soral »

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Premier influenceur politique sur le net, Alain Soral a irrigué les consciences d’une génération d’extrême droite. Mais pas seulement.
uel crédit apporter aux propos d’un antisémite notoire en quête de buzz, multicondamné pour incitation à la haine, cantonné aux marges de l’extrême droite ? Alain Soral répète en tout cas avoir déjà rencontré, et échangé avec Jordan Bardella. Dans une interview datant de mai 2025, publiée sur la chaîne YouTube du Parti de la France, produit d’une scission avec le Front national en 2009, il assure se souvenir « de discussions avec lui devant le [jardin du] Luxembourg ». « Il était assez calé en révisionnisme historique », sourit le « judéophobe » revendiqué de 67 ans, aujourd’hui domicilié en Russie. Comme d’autres extraits exhumés à l’aune des révélations de Mediapart sur les écrits antisémites de Jordan Bardella, la capsule alimente les suspicions autour des sulfureuses références du dauphin. Celles du fondateur d’Égalité & Réconciliation en l’occurrence, chantre de la « réconciliation nationale » de la « gauche du travail » et de la « droite des valeurs », promoteur d’une alliance entre la jeunesse arabo-musulmane des banlieues populaires et les « Français de souche », unis contre les juifs, son obsession.
Jordan Bardella est le produit d’un parti et d’une génération. Certes il adhère au Front national en 2012, trois ans après l’éviction d’Alain Soral des instances du parti, mais l’influence idéologique de ce dernier s’exerce encore sur les jeunes pousses du FN. L’auteur de Sociologie d’un dragueur (Bibliothèque Blanche, 1996) et de Comprendre l’Empire (Blanche, 2011), d’abord légitimé au début des années 2000 par les plateaux télé de Thierry Ardisson ou de Frédéric Taddeï, n’est plus un « simple » polémiste viriliste et antisémite, dont les livres sont lus et conseillés au sein du parti à la flamme. « Il devient le premier gros influenceur politique, raconte Usul, vidéaste et chroniqueur politique, qui a créé sa propre chaîne pour combler le vide béant sur le net laissé par la gauche face à Soral. À partir du moment où il est blacklisté par les médias traditionnels, Soral est contraint d’être avant-gardiste, il focalise sa stratégie sur Internet et développe ses vidéos depuis son canapé rouge. En popularisant les auteurs comme Edouard Drumont, il a été une fenêtre ouverte sur la culture patrimoniale de l’extrême droite pour beaucoup de jeunes de ce courant, à un moment où il y avait une appétence en ligne pour ce genre de contenu politique. »
« Une force provocatrice »
Lors de ses monologues, marqués par sa haine du féminisme et son apologie de la violence physique, il convoque aussi les pensées de Karl Marx ou de Pierre-Joseph Proudhon. Jusqu’à sa fermeture par YouTube en 2020, la chaîne « ERTV Officiel », caisse de résonance du confusionnisme soralien, avait accumulé plus de 80 millions de vues depuis sa création, en 2010.
« Dans ma propre génération du début des années 1980, comme celle des années 1990, des mecs – surtout des mecs – qui n’ont pas déjà vu une vidéo de Soral pendant quelques minutes, ça n’existe pas », explique Thomas Guénolé, politologue et ancien membre de La France insoumise, qui a récemment débattu avec le multirécidiviste, pour « déconstruire ses thèses ». Il distingue « trois profils types de son audience : les convaincus par son complotisme antisémite ; les convaincus par son complotisme en général ; et ceux qui le regardent un peu honteusement comme du ‘politik porn’ car on sait qu’il dira des dingueries et que c’est parfois marrant tant c’est transgressif ». « Il y a un truc qu’on dit peu, mais même les gens de gauche l’écoutaient au second degré, il y avait cette force provocatrice qui devait leur plaire », abonde un acteur du stream politique. Parmi ses remarques de mauvais goût, ponctuées du gimmick « Faut l’savoir, hein », certaines séquences sont virales, comme quand il assure qu’Eric Zemmour « est passé derrière [lui] à tous les niveaux » (sic) – il parle de ses conquêtes féminines – ou lorsqu’il frappe le militant suprémaciste blanc Daniel Conversano lors d’un débat animé par son binôme Dieudonné. Les forums et les réseaux sociaux se chargent de prolonger le phénomène, quitte à le transformer en élément dépolitisé de la pop culture. « Sa figure était très présente sur la plateforme 18-25 de jeuxvideo.com au mitan des années 2000. Pour certains, il appartenait à cette galaxie un peu loufoque d’Internet, un mème au même titre que Morsay ou le ‘risitas’, à l’époque. Les vrais soraliens, eux, sont aussi très présents sur le forum, et en profitent pour pousser leur message”, raconte Usul.
Une fascination de la gauche radicale
Quel public a fini par rameuter Alain Soral, à l’acmé de sa popularité ? « Il s’est souvent présenté comme quelqu’un qui unissait l’extrême gauche et l’extrême droite, mais dans les faits, il a surtout eu un écho énorme à l’extrême droite, tout simplement parce qu’il n’a fait que remettre au goût du jour le logiciel idéologique de l’extrême droite, assure Robin d’Angelo, journaliste et co-auteur du livre Le Système Soral : Enquête sur un facho business (Calmann Lévy, 2015). Dans son public au théâtre de la Main d’Or de Dieudonné, il y avait plus de gens issus de groupuscules fachos que de sympathisants du Front de gauche. » Surtout, qui a-t-il socialisé politiquement ? « Ceux qui se sont fait berner, c’était les gamins seuls dans leur chambre. Beaucoup en sont revenus et ont témoigné : leurs points communs c’est qu’ils étaient jeunes, sans transmission de culture politique, pas forcément passionnés par la télé. Soral a joué un rôle de Punk pour eux », dit Usul. « Il a massivement ramené des jeunes vers l’extrême droite, grâce à son personnage viriliste traditionnel et son discours à la ‘Pascal le grand frère’, analyse Guénolé. Une minorité de Français d’origine maghrébine a aussi été biberonnée à ça, en écoutant ses thèses complotistes et antisémites qu’il déguisait en plaidoyer anti-Israël. »
Les succès de librairie du polémiste sont observés avec sérieux par la gauche radicale, travaillée par la question palestinienne. Dans la cellule riposte de la formation de Jean-Luc Mélenchon, Georges Kuzmanovic est, à l’époque, contraint de se « farcir » Comprendre l’Empire, le best-seller complotiste vendu à près de 100 000 exemplaires. « Les gens ‘d’avant’, c’est-à-dire la très vaste majorité des cadres combattaient Alain Soral. Mais on ne savait pas alors que certains chez nous, plus jeunes, trouvaient ça formidable », souffle Kuzmanovic.
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David Guiraud l’a admis, dans un article de Libération. Le maire insoumis de Roubaix, comme beaucoup de sa génération, a regardé des vidéos d’Alain Soral et de Dieudonné pour se politiser sur la question palestinienne. « C’était les seuls à prendre à bras-le-corps le sujet ». En 2010, comme le raconte Le Monde, la jeune Rima Hassan envisage de voyager en Israël et en Palestine avec l’association Euro-Palestine, qui s’était présentée aux européennes de 2004 avec, en deuxième position sur la liste, Dieudonné, soutenue par Soral. « Dieudonné et Soral sont parmi les premières figures qui ont fait du mot ‘sionisme’ une insulte dans l’espace politique français », analyse Jonas Pardo, chercheur et directeur de l’association Boussole antiraciste. Les deux hommes présentent, en 2009, une « liste antisioniste » aux européennes de 2009. L’antisémite notoire se plaît aujourd’hui, depuis la réouverture de son compte sur X, à donner quelques baisers de la mort au quadruple candidat à l’élection présidentielle. En mars 2024, il lui dédie une vidéo intitulée « L’honneur retrouvé de Jean-Luc Mélenchon », saluant sa « tentation doriotiste » et sa « révolte contre le Crif ». Plus troublante est la similitude du constat dressé entre Mélenchon et Soral, au moment de l’affaire Epstein : « L’affaire Epstein. Ah je voulais dire Epstine, pardon ça fait plus russe (…) Eh bien voilà, tout le monde comprend comment il faut faire ! », déclare Mélenchon lors d’un meeting à Lyon, en 2026 ; « Il y a à la fois Weinstein et Epstein, que certains prononcent Wenstine et Epstine (sic), parce que sinon le tropisme communautaire se verrait un peu trop », disait quant à lui Alain Soral dans une vidéo.
Aux marges de l’extrême gauche, la dialectique soralienne s’épanouit. « Celle qui, à gauche, s’inspire de son héritage, c’est Houria Bouteldja », analyse Jonas Pardo. L’indigéniste s’était insurgée, en 2015, contre le « philosémitisme d’Etat » – une analyse selon laquelle la France accorderait aux juifs un traitement plus favorable qu’aux minorités postcoloniales. L’essayiste décoloniale assume une forme de continuité : en 2023, dans son ouvrage Beaufs et barbares : le pari du nous (La Fabrique), elle dédiait un chapitre à l’homme, intitulé « Rendre à Soral ce qui est à Soral ». « Il faut reconnaître à Alain Soral le mérite d’avoir su toucher simultanément les âmes de deux groupes aux intérêts contradictoires et d’avoir envisagé avant tout le monde une politique des beaufs et des barbares », écrit-elle. Longtemps radioactive à bâbord pour ses positions furieusement antisionistes – et parfois franchement antisémites – et homophobes, l’ancienne porte-parole des Indigènes de la République et son courant opèrent une forme de retour en grâce à la gauche de la gauche. En août dernier, Houria Bouteldja, qui considère Jean-Luc Mélenchon comme un « butin de guerre », a été aperçue aux universités de La France insoumise.
Source L’Express

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