Le butin de 440 kilos d’uranium que Trump convoite
Mettre la main sur ce stock stra¬té¬gique du pro¬gramme nucléaire de Téhé¬ran serait une vic¬toire pour le pré¬sident amé¬ri¬cain. Mais l’opé¬ra-tion est à haut risque.
La détente ou l’esca¬lade ? Après plus d’un mois de guerre, Donald Trump se retrouve face à un dilemme cor¬né¬lien. Alors que le pré¬sident amé¬ri¬cain affirme avoir sou¬mis un plan aux Ira¬niens pour mettre fin au conflit – ce que dément Téhé¬ran –, les cibles poli¬tiques et mili-taires du régime des mol¬lahs tombent les unes après les autres. Au moins une dizaine de hauts com¬man¬dants du régime ont été éli¬mi¬nés, dont Ali Lari¬jani, le chef de la sécu¬rité, Gho¬lam¬reza Solei¬mani, le chef des bas¬siji (la milice para¬mi¬li¬taire des Gar¬diens de la révo¬lu-tion) ou encore le ministre du Ren¬sei¬gne¬ment, Esmaïl Kha¬tib. Une série de suc¬cès stra¬té-giques pour Benya¬min Neta¬nya¬hou et Donald Trump, qui déploie les moyens stra¬to¬sphé-riques du Penta¬gone – près de 1 mil¬liard de dol¬lars dépen¬sés quo¬ti¬dien¬ne¬ment selon les esti-ma¬tions du Congrès amé¬ri¬cain.
Mais le loca¬taire de la Mai¬son¬Blanche sait que, pour reven¬di¬quer une vic¬toire sans s’enli¬ser pen¬dant des mois en Iran, il lui fau¬dra ins¬crire à son tableau de chasse un tro¬phée encore plus spec¬ta¬cu¬laire, comme les 440 kilos d’ura¬nium enri¬chi à 60 %, capables d’atteindre rapi-de¬ment 90 %, soit le seuil néces¬saire pour poten¬tiel¬le¬ment fabri¬quer entre 10 et 11 armes nucléaires. L’issue du conflit pour¬rait ainsi dépendre d’une ving¬taine de petits conte¬neurs, sem¬blables à des bou¬teilles de plon¬gée, conte¬nant des matières fis¬siles.
Si les objec¬tifs de guerre demeurent flous, celui visant à empê¬cher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire reste de loin le plus fré¬quem¬ment avancé par l’admi¬nis¬tra¬tion amé¬ri¬caine. Et ce, même si l’Agence inter¬na¬tio¬nale de l’éner¬gie ato¬mique (AIEA) ne pointe aucun dan-ger immi¬nent. « C’est ce qui a pro¬fon¬dé¬ment motivé la déci¬sion de Donald Trump. Lorsqu’il affirme qu’il y a plus impor¬tant que le pétrole et le blo¬cage du détroit d’Ormuz, il pense clai¬re¬ment au nucléaire, juge David Rigou¬le¬tRoze, cher¬cheur à l’Ins¬ti¬tut français d’ana¬lyse stra¬té¬gique. Récu¬pé¬rer ou neu¬tra¬li¬ser ces fameux 440 kilos d’ura¬nium enri¬chi à 60 % lui per-met¬trait d’affi¬cher une vic¬toire sym¬bo¬lique. »
SOUS « LES DÉCOMBRES »
Reste à loca¬li¬ser pré¬ci¬sé¬ment ces stocks. Eva¬sif, le ministre ira¬nien des Affaires étran¬gères Abbas Aragh¬chi assure qu’ils se trou¬ve¬raient tou¬jours sous « les décombres » des sites atta-qués en juin der¬nier par les Etats¬Unis et Israël. Selon lui, le régime n’a « aucun plan » pour récu¬pé¬rer le maté¬riel nucléaire. « Si un jour nous déci¬dions de le faire, ce serait sous la super¬vi¬sion de l’agence… », a¬t¬il affirmé sur la chaîne amé¬ri¬caine CBS le 15 mars. Sauf que depuis la guerre des Douze Jours, l’AIEA, à laquelle fait réfé¬rence le ministre, n’a eu accès à aucune infra¬struc¬ture sen¬sible du régime.
Si le pro¬gramme nucléaire et ses ins¬tal¬la¬tions ont été gra¬ve¬ment endom¬ma¬gés en juin der-nier, la plu¬part des experts estiment que l’ura¬nium enri¬chi a été pré¬servé. Une par¬tie pour¬rait se trou¬ver sur les sites de Fordo et Natanz, ce der¬nier ayant été visé par des frappes le 22 mars. L’autre moi¬tié des 440 kilos pour¬rait être entre¬po¬sée sur le site de sto¬ckage sou¬ter¬rain d’Ispa¬han, d’après le direc¬teur de l’AIEA Rafael Grossi. Le géné¬ral Dan Caine, chef d’état-major des armées, avait affirmé en juin que cette ins¬tal¬la¬tion, dont les entrées ont été obs-truées, était si pro¬fon¬dé¬ment enfouie que même les obus à péné¬tra¬tion mas¬sive ne pou¬vaient tota¬le¬ment le détruire. Or, selon des sources du ren¬sei¬gne¬ment
amé¬ri¬cain citées par le New York Times, l’Iran dis¬po¬se¬rait encore d’un accès au site via un pas¬sage très étroit, sous étroite sur¬veillance des Etats-Unis.
Nombre d’experts ont éga¬le¬ment observé ces der¬niers mois des opé¬ra¬tions de remise en état de cer¬taines struc¬tures à Ispa¬han mais aussi sur la « Mon¬tagne de la Pioche » [NDLR : un site sou¬ter¬rain près du com¬plexe nucléaire de Natanz]. « Si les Etats-Unis sont réel¬le¬ment déter¬mi¬nés, ils devraient viser la des¬truc¬tion com¬plète de ces deux sites, consi¬dère David Albright, un grand spé¬cia¬liste de la pro¬li¬fé¬ra¬tion nucléaire qui a col¬la¬boré avec l’AIEA. Il s’agit d’un test déci¬sif : si ces actions ne sont pas menées, il sera dif¬fi¬cile d’affir¬mer que Washing¬ton veut réel¬le¬ment mettre un terme au pro¬gramme nucléaire ira¬nien. Dans ce cas, la ques¬tion même de la fina¬lité de la guerre se pose¬rait. »
Donald Trump est bien conscient de la dif¬fi¬culté de mettre la main sur ce stock. Cela impli-que¬rait que les Ira¬niens acceptent de les livrer aux Amé¬ri¬cains, ou que des troupes soient envoyées sur le ter¬rain – une option qui n’est plus taboue, alors que des para¬chu¬tistes de la 82e divi¬sion aéro¬por¬tée sont actuel¬le¬ment déployés, ainsi que 4 500 Marines vers le Moyen-Orient. Ces forces seraient sur¬tout mobi¬li¬sées pour s’empa¬rer de l’île de Kharg, le ver¬rou stra¬té¬gique ira¬nien des expor¬ta¬tions d’hydro¬car¬bures, mais elles pour¬raient aussi ser¬vir de tête de pont pour d’éven¬tuelles opé¬ra¬tions com¬mando ulté¬rieures.
Sur le plan mili¬taire, seules les forces spé¬ciales, qui s’entraînent déjà à neu¬tra¬li¬ser ce type de menaces chi¬miques, bio¬lo¬giques, radio¬lo¬giques ou nucléaires, seraient capables d’exé¬cu¬ter l’ordre de récu¬pé¬rer le stock d’ura¬nium
TÉHÉRAN N’A JAMAIS CACHÉ QU’IL POSSÉDAIT UN PLAN DE DISPERSION POUR METTRE À L’ABRI SON URANIUM
enri¬chi. Pour cela, les Etats-Unis ont aussi à leur dis¬po¬si¬tion un équi¬pe¬ment, connu sous le nom de « Mobile Ura¬nium Faci¬lity », conçu pour confi¬ner et extraire l’ura¬nium hau¬te¬ment enri¬chi. « Quelques com¬man¬dos ne seront pas suf¬fi¬sants. Il faut aussi mobi¬li¬ser des engins lourds – bull¬do¬zers, trac¬teurs, camions – pour creu¬ser dans le sable et extraire du maté¬riel. Le tout en sécu¬ri¬sant les abords contre des attaques de drones, d’explo¬sifs et de sol¬dats ira-niens. Ce serait l’opé¬ra¬tion la plus déli¬cate de toute l’his¬toire des Etats-Unis », affirme George Per¬ko¬vich, cher¬cheur à la Fon¬da¬tion Car¬ne¬gie pour la paix inter¬na¬tio¬nale, à Washing¬ton, qui rap¬pelle le trau¬ma¬tisme amé¬ri¬cain en matière d’opé¬ra¬tion spé¬ciale dans cette zone. En 1980, le pré¬sident Jimmy Car¬ter auto¬risa la mis¬sion « Ope¬ra¬tion Eagle Claw », pour ten¬ter de libé¬rer des otages amé¬ri¬cains rete¬nus en Iran. Elle échoua de façon dra¬ma-tique lorsque plu¬sieurs héli¬co¬ptères et avions se per¬cu¬tèrent au beau milieu du désert…
RISQUE DE PROLIFÉRATION
Une mis¬sion d’autant plus déli¬cate que le régime de Téhé¬ran n’a jamais caché, même auprès de l’AIEA, qu’il pos¬sé¬dait un plan de dis¬per¬sion pour mettre à l’abri ses matières fis¬siles. « On peut même ima¬gi¬ner qu’ils aient mis en place des leurres. Si les Etats-Unis s’attendent à trou¬ver quelques conte¬neurs, l’Iran pour¬rait très bien en avoir dis¬posé des cen¬taines, voire un mil¬lier sur place », ren¬ché¬rit l’auteur de l’ouvrage How to Assess Nuclear Threats in the 21st Cen¬tury (2026). L’extraire n’est pas non plus sans dan¬ger. « Le gaz UF6 [NDLR : l’hexa¬fluo¬rure d’ura¬nium uti¬lisé dans le pro¬ces¬sus d’enri¬chis¬se¬ment] est toxique. De plus, l’ura¬nium enri¬chi à 60 %, même sous forme gazeuse, peut entraî¬ner une réac¬tion de fis¬sion, ce qui rend son trans¬port plus dan¬ge¬reux », pré¬cise une note de l’ONG amé¬ri¬caine Arms Control Asso¬cia¬tion.
Dans les pro¬chains jours ou pro¬chaines semaines, des sites nucléaires pour¬raient être plus lour¬de¬ment frap¬pés que jusqu’à main¬te¬nant. Il y a donc urgence pour le régime ira¬nien qui, selon une source diplo¬ma¬tique euro¬péenne, pour¬rait être incité à accé¬lé¬rer un pro¬gramme nucléaire clan¬des¬tin, même dans des condi¬tions très rudi¬men¬taires. Un scé¬na¬rio tota¬le¬ment inac¬cep¬table pour Donald Trump. « Lors de son pre¬mier man¬dat, le pré¬sident amé¬ri¬cain s’est pro¬ba¬ble¬ment senti dupé par la Corée du Nord de Kim Jong-un, qui a accé¬léré la nucléa¬ri¬sa-tion du pays. Il ne veut pas que cela se repro¬duise », pointe encore David Rigou¬let-Roze, rédac¬teur en chef de la revue Orient stra¬té¬giques (L’Har¬mat¬tan).
Pire encore : en cas de chute ou de menace exis¬ten¬tielle du régime, cer¬tains experts n’excluent pas que de petites quan¬ti¬tés d’ura¬nium enri¬chi tombent entre les mains de groupes ter¬ro¬ristes dans la région pour semer le chaos. « Il existe un risque en matière de pro¬li¬fé¬ra¬tion des matières nucléaires et, par exten¬sion, des armes de des¬truc¬tion mas¬sive, y com¬pris chi¬miques, qui pour¬raient être condi¬tion¬nées dans de petits conte¬nants pour être uti-li¬sées dans des zones urbaines », avance Adel Baka¬wan, direc¬teur du Euro¬pean Ins¬ti¬tute for Stu¬dies on the Middle East and North Africa. Rai¬son de plus pour Trump de stop¬per défi¬ni¬ti-ve¬ment une course à l’arme nucléaire qui hante l’Occi¬dent depuis plus de qua¬rante ans. ✸
Source L’Express
