Quand l’archéologie biblique chasse les colons arabes de Judée Samarie
REPORTAGE – Une loi examinée à la Knesset prévoit de transférer des sites
Le soleil d’hiver promène ses rayons sur les colonnes de marbre qui semblent escorter les visiteurs le long du cardo, la voie romaine qui traverse le site archéologique de Sebastia, dans le nord de la Judée Samarie . Au bout du promontoire rocheux, sur lequel est bâtie la ville, une tour grecque domine encore le panorama et alentour les collines herbeuses qui courent jusqu’à la mer Méditerranée. Sur les antiques pierres qui affleurent, comme transperçant le sol, de grossières étoiles de David noires ont été peintes
. « Les colons ont marqué le territoire, pour eux, tout ce qui est ici est à eux », soupire Zaid Azhari, un habitant engagé dans la protection du site archéologique.
Le 17 novembre dernier, Mahmoud Azem, le maire de Sebastia, a reçu l’ordre d’expropriation du site archéologique. Au total, 182 hectares doivent être saisis. « C’est la plus grande expropriation archéologique depuis 1967 (date de la conquête de la Cisjordanie durant la Guerre des Six Jours, NDLR) », s’indigne Mahmoud Azem.
Déjà, en juillet 2024, l’armée israélienne a décidé de proscrire l’accès du sommet de la colline, où se situent les vestiges les plus importants, au nom de vagues « raisons sécuritaires ». À la lisière des zones C (sous contrôle exclusif de l’armée israélienne) et B (sous contrôle sécuritaire israélien, administratif palestinien), à quelques centaines de mètre de la route 60 qui traverse la Judée Samarie du nord au sud, le site archéologique est un point d’appui stratégique pour les mouvements de patriotes juifs de Judée Samarie
.
Dans la foulée de l’expropriation, le ministre du patrimoine, Amichai Eliyahu, fervent défenseur de l’annexion de la Judée Samarie et de la réinstallation de Juifs à Gaza, s’est réjoui sur X: « Nous ne céderons plus notre héritage à des meurtriers. Il s’agit de notre patrie historique ; nous ne quitterons jamais cet endroit ».
À Sebastia, l’archéologie raconte une histoire faite d’empilements successifs, dont la profondeur et la cohérence font de ce site l’un des plus remarquables de Judée Samarie. Les entrailles du village et des terres alentour abritent encore les restes de l’antique Samarie, capitale du royaume d’Israël entre les Xe et VIIIe siècle avant J.-C., quand Jérusalem était celle du royaume de Juda, plus au sud.
À la fin du Ier siècle avant notre ère, Hérode le Grand entreprit de refonder la cité et fit ériger, à proximité des ruines anciennes, un temple consacré à l’empereur Auguste, dans le sillage de l’ordre romain.
Entre les oliviers «roumis» (pour «romains»), c’est-à-dire deux fois millénaires, le théâtre antique émerge au détour du sentier. Les gradins font face au panorama grandiose et aux colonies qui grimpent sur les collines avoisinantes. « Regardez sur les murs, on peut distinguer toute l’histoire de l’endroit: en bas vous avez les fondations grecques, puis des murs romains, byzantins, croisés, et arabes », décrit Zaid Azhari.
Aux abords du site archéologique, les restaurants et boutiques de souvenirs, ont fermé leurs portes. Le Covid-19, suivi de la guerre à Gaza ont fait fuir les touristes et porté un coup dur à l’économie locale. L’expropriation achève de condamner la petite ville. « Les Israéliens entendent développer le site sans nous. Pour Sebastia, c’est dramatique. Les habitants vivent du tourisme et de la récolte des olives. Cette saisie empêche l’une et l’autre de ces activités », assure Mahmoud Azem, le maire de Sebastia. La municipalité a lancé tous les recours possibles, imploré l’aide de l’Unesco. Mais Mahmoud Azem n’est pas naïf: « Nous sommes sous occupation. Que pouvons-nous faire? », interroge-t-il.
« Jamais l’archéologie n’a été aussi politisée », assure Frédérique Schillo, historienne et auteure avec Marius Schattner de Sous tes pierres, Jérusalem, une histoire de l’archéologie en Terre sainte. « Le ministre du patrimoine est un partisan d’Itamar Ben Gvir pour qui l’archéologie est un outil dans un projet d’annexion », ajoute-t-elle.
Ces jours-ci, le parlement israélien doit voter une nouvelle loi qui prévoit la création d’une nouvelle administration israélienne du patrimoine pour la Judée Samarie
« Quand on fouille en Judée Samarie, on redoute de tomber sur un mikveh (bassin rituel juif) ou sur une ancienne synagogue, car on sait que de telles découvertes attireront tout de suite les israéliens et l’administration israélienne », raconte Laura Vié, archéologue française à l’IFPO. Si l’archéologie a toujours été utilisée à des fins politiques, et pour alimenter un récit national, en Israël, elle est une redoutable « arme au service de la colonisation », explique Alon Arad. « En déclarant un site “archéologique”, on limite le développement, on accentue le contrôle sur la terre et on légitime les expropriations », poursuit l’archéologue.
Dès les premières années de l’État d’Israël, et même durant les décennies qui ont précédé sa création, l’archéologie est allée de pair avec la construction du sionisme moderne. David Ben Gourion, qui n’a jamais caché son peu d’intérêt pour la religion, s’enthousiasmait pour ces découvertes qui donnaient chair aux mythes fondateurs de la nation juive, et renforçaient les récits unificateurs d’une nation balbutiante, agglomérats de juifs venus des quatre coins du monde. « La pratique archéologique enracine en chacun d’entre nous la conviction que chaque arpent de la terre de ce pays est nôtre et qu’il est de notre devoir de la défendre », proclamait en 1948 Eliézer Lipa Sukenik, l’un des pères de l’archéologie moderne israélienne.
Dès les années 1950, l’archéologie devient une passion collective israélienne. Les conférences rassemblent des milliers de participants, tandis que la presse israélienne relaie avec enthousiasme les découvertes successives de cette « archéologie biblique ». Aujourd’hui encore, c’est le site de Massada qui caracole en tête des sites les plus visités d’Israël, suivi par la Cité de David à Jérusalem-Est, où les fouilles s’accompagnent d’une intense colonisation du quartier arabe de Silwan. De Massada à Silwan, jusqu’à l’esplanade des Mosquées et au Mur des Lamentations, les pierres racontent désormais moins le passé que la bataille contemporaine pour le territoire.
Au pied de la vieille ville, le musée de la Cité de David propose une immersion dans la Jérusalem de l’époque du Premier Temple, construit au Xe siècle avant J.-C. « Bienvenue à l’endroit où tout a commencé ! » proclame le film qui accueille les visiteurs. Sur ces hauteurs du quartier arabe de Silwan, dans Jérusalem-Est occupée, les visiteurs sont invités à découvrir «le seul endroit sur terre, où le seul guide touristique nécessaire est la Bible elle-même». Sur la terrasse supérieure, des étudiants d’une école talmudique écoutent avec attention un rabbin leur raconter les tribulations bibliques du roi David, de son fils Salomon, du prophète Jeremy.
Dans la Cité de David, nulle mise en perspective historique du livre saint, dont les récits sont acceptés intégralement. Nulle précaution pour raconter la vie du roi David, ou de son fils supposé Salomon, dont l’existence n’est pourtant attestée par aucune source extra-biblique. Ici, et pour les 400.000 visiteurs annuels (ils étaient 36.000 il y a 20 ans), l’archéologie vient justifier le droit du peuple juif à occuper une terre disputée, au cœur de Jérusalem-Est, où, malgré l’annexion votée en 1980, la majorité de la communauté internationale ne reconnaît pas la souveraineté israélienne.
Sur la terrasse supérieure, le rabbin raconte Jérusalem, « capitale éternelle d’Israël ». Ici l’histoire commence 1000 ans avant notre ère avec la conquête de la ville par David, elle continue aujourd’hui, avec le retour des juifs dans Jérusalem-Est
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