Samuel M. Katz : « Le Mossad existe pour protéger Israël et les Juifs du monde entier »
SAMUEL M. KATZ. – En tant que soldat, Meir Dagan adoptait cette approche dans l’« action directe », les opérations spéciales et la lutte antiterroriste. Les ennemis avec lesquels vous étiez en guerre ne méritaient et n’obtenaient aucune pitié. Mais cela se passait sur un champ de bataille conventionnel, même dans le cadre de la contre-insurrection, où il n’y a pas de noir et blanc, seulement des zones d’ombre et de gris. Comme directeur du Mossad, Meir Dagan ne considérait pas les espions comme des juges, des jurés et des bourreaux : le Mossad n’était pas une entité divine destinée à rendre justice, mais existait pour protéger l’État d’Israël et sauver des vies israéliennes et juives à travers le monde. Cela signifiait que des personnes ayant déjà donné la mort et continuant à le faire étaient des cibles justifiées, afin d’empêcher que d’autres innocents ne soient tués. Mais il y avait un cadre légal et la décision finale revenait au premier ministre. Le 7 Octobre a changé légèrement la donne.
L’explosion des bipeurs du Hezbollah en 2024, les assassinats d’Hassan Nasrallah ou d’Ali Khamenei , l’infiltration en Iran pour préparer l’opération « Rising Lion »… Toutes ces opérations spectaculaires du Mossad portent-elles la marque de fabrique de Meir Dagan ?
À l’automne 2006, après l’impasse de la deuxième guerre du Liban entre Israël et le Hezbollah, Dagan et ses plus fidèles adjoints étaient réunis dans son bureau un soir à une heure tardive. Sur fond de musique classique, avec son éternelle pipe à la bouche, Dagan leur demanda : « Que faire de ces gens ? » L’un d’eux répondit : « Pourquoi ne pas tous les tuer ? » C’était la réflexion derrière l’opération pour éliminer Imad Mughniyeh à Damas en février 2008. Ce fut aussi la genèse d’une opération ingénieuse qui aboutit au piégeage des bipeurs, permettant d’éliminer presque définitivement tous les commandants intermédiaires du Hezbollah. Comme l’écrivait John Le Carré : « Un bon travail d’espionnage est progressif. » Ainsi, les succès remportés contre le Hezbollah à travers le monde, les succès contre le Hamas (assassinats et les opérations au Liban, en Syrie, en Iran, à Dubaï et au Soudan), et contre l’Iran (construction de réseaux, développement de liens avec les Kurdes et d’autres minorités), ainsi que la mise en place d’une infrastructure de renseignement dans un État ennemi ont tous débuté sous la direction de Dagan.
Ce que Meir Dagan n’aurait jamais pu imaginer, c’est qu’une part de l’opinion mondiale puisse se ranger du côté du Hamas
Samuel M. Katz
Meir Dagan a aussi mené une guerre financière sans merci contre l’Iran. Comment l’a-t-il concrètement mise en œuvre ?
Dagan avait compris qu’en coupant les sources de financement des terroristes, on pouvait limiter, voire anéantir, leurs capacités. En 1997, Dagan a créé une force opérationnelle baptisée Tziltzal, qui signifie « harpon » ou « lance » en hébreu. Ce groupe de travail réunissait des représentants de Tsahal, du Mossad, du Shin Bet, du fisc, des douanes, etc. À ce titre, Dagan a parcouru le monde pour rencontrer des ministres et des responsables financiers de nombreux pays, notamment au département du Trésor américain, et au FBI. En 2002, après avoir pris la tête du Mossad, il a transformé ce groupe de travail en une unité opérationnelle intégrée à l’organisation pour cibler des banques, des financiers ou des prêteurs privés liés au financement du terrorisme. Il a mis en place des systèmes de Ponzi complexes pour escroquer des chefs terroristes, dont Hassan Nasrallah, qui ont perdu plus d’un milliard de dollars de leur fortune personnelle. Tziltzal a fourni à des avocats américains des renseignements confidentiels susceptibles d’être utilisés dans des poursuites devant un tribunal fédéral contre des banques et des États arabes, dans le cadre d’actions civiles. Mais l’organisation a été dissoute de manière mystérieuse en 2017, au moment même où des fonds qataris commençaient à affluer dans la bande de Gaza.
Comment expliquer la défaillance du renseignement israélien, qui n’a pas vu arriver l’attaque du 7 Octobre ? A-t-il péché par excès de confiance ?
Les services de renseignement d’Aman (renseignement militaire) et du Shin Bet (renseignement intérieur), qui opèrent à Gaza, contrairement au Mossad, ont péché par arrogance et excès de confiance. Ce que la Commission du 11 Septembre aux États-Unis a qualifié de « manque d’imagination ». Aman, le Shin Bet et Netanyahou croyaient que les milliards de dollars déversés dans la bande de Gaza par le Qatar offriraient une vie meilleure aux Gazaouis. Ils se trompaient. Le Hamas était déterminé à déclencher une guerre au Moyen-Orient qui verrait la Cisjordanie s’embraser et le Hezbollah, la Syrie, l’Iran et les Houthis s’y joindre pour anéantir Israël. On pourrait dire que le Mossad porte une part de responsabilité – et peut-être est-ce justifié. Le Mossad a certainement assisté aux réunions confidentielles lors desquelles les renseignements concernant Gaza ont été partagés. L’excès de confiance et la sous-estimation de la détermination de l’ennemi sont des ingrédients du désastre.
Meir Dagan ne considérait pas le Hamas comme une menace existentielle pour Israël. La suite, et particulièrement le 7 Octobre, ne lui a-t-elle pas donné tort ?
Le Hamas ne présentait pas une menace existentielle pour Israël, mais il avait la capacité d’infliger de grandes souffrances à l’État juif et à son peuple. Le Hezbollah, avec près d’un demi-million de missiles balistiques à courte et longue portée, et l’Iran avec son programme nucléaire, eux, constituaient une menace existentielle, ce qui explique la position de Dagan. Ce qu’il n’aurait jamais pu imaginer, c’est qu’une part de l’opinion mondiale puisse se ranger du côté du Hamas. Le 7 Octobre a déclenché une véritable bombe antisémite à travers le monde. Des féministes se sont alliées aux violeurs, des personnes LGBTQ aux terroristes qui jetaient des homosexuels du haut des toits. La mondialisation de l’Intifada dans les rues de Londres, New York, Dublin et Paris a fait de ce conflit un champ de bataille asymétrique où Israël n’a pas triomphé et ne triomphera peut-être jamais.
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Dagan s’est toujours opposé à une attaque militaire contre les sites nucléaires iraniens , qu’il jugeait bien plus incertaine que des opérations clandestines. Aurait-il soutenu l’opération israélo-américaine en cours contre Téhéran ?
En 2009-2010, lorsque le premier ministre Netanyahou et le ministre de la Défense Ehoud Barak (qui n’appréciait guère Dagan) évoquaient une frappe israélienne unilatérale pour neutraliser le programme nucléaire iranien, Israël ne disposait pas des F-35, des capacités de ravitaillement en vol ou des moyens technologiques pour contrer les défenses aériennes iraniennes. Le Hamas et le Hezbollah n’étaient pas neutralisés, Assad tenait encore la Syrie, Trump n’était pas à la Maison-Blanche… C’est pour cela que Dagan estimait qu’Israël aurait fait une erreur en agissant seul. Il était peu probable que les États-Unis le soutiennent, et le risque d’une guerre régionale à laquelle Israël n’était pas préparé aurait pu avoir des conséquences désastreuses. Dagan était un homme de guerre qui abhorrait la guerre. Il était également farouchement opposé à toute forme d’aventurisme militaire, en particulier celui dont l’issue était incertaine, qui entraînerait des pertes humaines et qui engendrerait un chaos régional susceptible de compromettre l’alliance stratégique d’Israël avec les États-Unis, alliance que Dagan considérait comme la ressource naturelle la plus précieuse d’Israël.
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Meir Dagan voyait dans la posture belliqueuse de Netanyahou un risque d’isolement stratégique. La multiplication des fronts par Israël risque-t-elle de fragiliser les alliances régionales construites par le Mossad ?
Dagan considérait le style politique de Netanyahou comme une menace pour les relations israélo-américaines, mettant en péril l’avenir d’Israël. Il jugeait également son ADN politique préjudiciable à la vitalité démocratique d’Israël. Netanyahou se positionnait comme le garant de la sécurité, et ses échecs du 7 Octobre justifièrent donc une réaction sévère. Il est important de souligner que tout pays pris au dépourvu (les États-Unis à Pearl Harbor, la Russie lors de l’opération Barbarossa, etc.) réagit avec une certaine forme de rage. Cependant, en raison de l’antisémitisme et de la campagne opportuniste menée sur les réseaux sociaux à travers le monde (capitales européennes et campus universitaires américains), Israël se trouvait déjà dans une situation d’isolement existentiel. Il serait erroné d’en imputer la responsabilité à Netanyahou.
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« L’Architecte de l’espionnage », de Samuel M. Katz, Novice,512 p., 23,90 €. sdp
• Source Figaro Magazine
