Le dramaturge Jean-Claude Grumberg signe un ouvrage grinçant sur l’antisémitisme français
RENCONTRE. Dans son dernier livre, « Pourquoi les Juifs n’aiment pas les antisémites », « l’enfant de déporté » traque la bêtise, l’aveuglement et la haine.
PAR FRANÇOIS-GUILLAUME LORRAIN
n arrive un peu craintif. C’est qu’on a bien lu Pourquoi les Juifs n’aiment pas les antisémites. Non qu’on émarge à la seconde catégorie. Mais il y a dedans de ces « historiettes »… Comme celle où un journaliste très calé lui demande, fort sérieusement, pourquoi son père, Zacharie, n’est pas parti en 1940 aux États-Unis au lieu de se laisser arrêter sous ses yeux rue de Chabrol, Paris 10e : « Aux USA ! Un tailleur. Avec un père aveugle, une mère malade, une femme et deux enfants ? Les USA l’attendaient sans doute. Partir avec une valise pleine de dollars. Et des lettres de recommandation dans une pochette en velours ! Aucun pays au monde ne voulait des Juifs… Foutez-moi le camp ! » Ou cette journaliste qui lui explique, à propos des enfants juifs déportés à la demande de Laval en 1942, que c’était pour ne pas les laisser errer seuls dans Paris sans leurs parents : « Je répondis à mi-voix : et bien, il ne reste plus qu’à se foutre une grenade dans le cul… Et je la laissai là. » Assis de profil, Grumberg nous attend, les yeux perdus dans le vague.
D’emblée, il reconnaît avoir toujours été un peu colérique. La colère, c’est quand « l’enfant de déporté » prend les commandes. Il a longtemps été juste « enfant caché ». Puis il est devenu « enfant de déporté ». « À force, en voyant vivre ma mère, puis ma femme, Jacqueline, qui a gardé toute sa vie, dans son portefeuille, la liste de ses tantes et de ses oncles assassinés. Je l’ai retrouvée après sa mort. » Jacqueline visite encore ses rêves de veuf, après avoir hanté les pages du bouleversant Jacqueline Jacqueline. « Quand je l’ai rencontrée, j’étais un acteur qui ne jouait pas, un auteur qui n’était pas joué, et je gueulais tout le temps. Pourtant… »

Aujourd’hui, il gueule moins. Huit ans de psychanalyse sont passés par là après le succès mondial de L’Atelier en 1979, qui l’avait déprimé. « Vous imaginez, tout le monde voulait travailler avec moi, même les cinéastes, Claude Sautet, Alain Resnais, voulaient travailler avec moi… Le Monde m’appelait pour que j’écrive sur un livre que j’aimais, n’importe lequel. je leur dis non, ils me le proposent sur un livre que je n’aimais pas… » Difficile, quand on a grandi avec une mère qui lui prédisait qu’il finirait sous les ponts.
Il a dit oui à quelques-uns, Costa-Gavras (Amen notamment), Truffaut, qu’il a dépanné pour Le Dernier Métro, parce qu’il n’attrapait pas bien son personnage du metteur en scène juif, le mari de Catherine Deneuve, caché en 1942 dans le sous-sol d’un théâtre parisien. « Forcément, il avait donné le rôle à un acteur allemand, alors, il avait peur de le jouer car il était allemand. Quant à Truffaut, qui venait de découvrir que son père était juif, il m’a confié qu’il n’avait rien senti en lui. C’était bien ça le problème. Lorsque je lui ai dit qu’il avait fait un très mauvais film, qui ne respectait pas l’Histoire, il a ri : je ne fais pas un film historique, mais un film d’amour. Je lui ai répondu que je détestais les films d’amour qui ont lieu pendant que les gens se font tuer. »
Quand il se met encore en colère, « sa grosse voix » s’empare de lui. C’est son dibbouk qui fait des siennes. Il a beau s’être soigné, il a conservé un désir de serrer « les cous de certains de mes concitoyens ». Comme Jankélévitch en son temps, Grumberg est un intraitable de l’antisémitisme. Une anecdote, parmi tant d’autres qu’il égrène. Dans les années 1980, il se baladait en décapotable avec son agent théâtral allemand, lorsque celui-ci, au croisement du quai Voltaire et de la rue Bonaparte, lui désigne un immeuble : « C’est là que j’ai tout appris de la littérature française en 1942 », m’a-t-il confié. Il avait beau être le meilleur agent, il n’a plus voulu le voir.

Sur le ring
Aujourd’hui, il sait qu’en France, il faudrait être intraitable. Jusqu’à son dernier souffle, l’enfant de déporté traquera la bêtise, le préjugé, l’aveuglement, la haine. La colère, il y en a dans son dernier opus. Plus ou moins brute. Très filtrée d’abord, sur le mode de la grosse farce, parce que chez Grumberg, il vaut toujours mieux en rire qu’en pleurer. Il imagine donc qu’une radio dite « libre » de Saint-Sulpice l’invite pour tenter de le faire dialoguer, au nom de la liberté d’expression bien sûr, avec un antisémite déclaré, qui évite soigneusement les mots passibles de sanctions. On vous laisse découvrir le dialogue.
Dans ses pièces de théâtre, Pour en finir avec la question juive, par exemple, Grumberg n’a jamais craint de monter sur le ring. « Parfois, je suis craintif, parfois, je n’ai peur de rien. Vers 1969, un policier a débarqué chez ma mère, un pistolet au poing, parce qu’on était accusé de hold-up. Je l’ai vite calmé : pour qui vous prenez-vous, vous vous croyez dans un film ? »
Un soir, lors d’un dîner, il a prononcé cette phrase : « Pourquoi les Juifs n’aiment pas les antisémites. » « Mon éditeur, Maurice Olender, l’a notée, en me disant “c’est ton prochain livre“. J’ai écrit entre-temps d’autres ouvrages, Maurice est mort, je l’ai reprise en peinant sur le ton à donner. Ce titre me terrorisait. » Cette première partie achevée, son glaucome s’est déclaré. « La seule chose que j’ai héritée de mon grand-père déporté, Naphtali. » Dans ses livres, il a longtemps soutenu que son père, Zacharie, avait accompagné son propre père aveugle, Naphtali, dans le wagon de déportation. « Je l’ai écrit dans Mon père. Inventaire, je ne pouvais imaginer qu’il en soit autrement. Annette Wieviorka m’a montré que les dates de leurs deux convois ne coïncidaient pas, je ne voulais pas y croire. J’ai fini par admettre à demi-mot la vérité dans Quand la terre était plate. »
« Toi et ta juiverie »
Pour son dernier livre, il lui a fallu se dépêcher. D’un trait, dans un contre-la-montre contre la cécité, il a jeté les souvenirs qu’il garde de « ses » antisémites. Dans son milieu, le théâtre, on lui balançait « toi et ta juiverie ». Ou on lui affirmait que les Juifs avaient bien cherché leur malheur en Allemagne, d’ailleurs, les chauffeurs de taxi étaient formels, les Juifs ne donnaient jamais de pourboire et ils étaient « chiants sur l’itinéraire ». Pour « cette der des ders », il admet un côté « règlement de comptes » avec une vieille tradition française.
Le nom de Mélenchon ne tarde guère à être prononcé. Mélenchon ne l’étonne pas. Il est juste la suite de l’histoire. « Ses articulations du nom d’Epstein, en classe, j’ai eu les mêmes. Combien de profs m’appelaient Grum-Berg, en insistant bien sur le “Um” et le “Berg” ? Quand je pense à Mélenchon, je pense à Doriot. Tout le conseil municipal de Saint-Denis qui quitte le PC pour aller fonder le PPF, un type qui finit en uniforme SS, difficile de faire mieux, vous ne trouvez pas ? »
Mélenchon-Doriot, même musique donc pour cet enfant de la rue de Chabrol qui a grandi – avec une interruption entre 1942 et 1945 pour jouer à cache-cache à Moissac avec les nazis – en face de l’ancien siège de L’Antijuif, le journal de Jules Guérin, qui provoqua l’affaire du Fort Chabrol. « Dans ma collection de livres antisémites – et il désigne l’une des piles d’ouvrages qui envahissent l’appartement –, beaucoup viennent de la “Bibliothèque antisémite”. C’était le nom d’une collection, tout simplement. Et puis Cocteau, relisez son journal de la guerre. Bernanos, son essai La Grande Peur des bien-pensants, un panégyrique à Drumont, mais qu’il adresse au secrétaire de Drumont. Céline bien sûr, l’ignominie pure. Et qu’on ne vienne pas me parler de son style. Curieux, cette manie française du style qui excuse tout. » Depuis, le mauvais génie de la haine a moins de style.
Et puis, ajoute-t-il, il y a la Palestine. « Ils sont si contents de crier au génocide. Mais aux dernières nouvelles, un génocide, c’est de la soustraction, pas de la multiplication. Dans les camps, les Palestiniens ont été de plus en plus nombreux. » Deux États sur ce petit bout de terre, impossible. La solution, Grumberg ne la voit pas. Il ne voit d’ailleurs plus rien, se demandant comment écrire désormais.

Le bonheur d’être juif en France
Pour autant, Grumberg se règle sur « la ligne Ikor ». Roger Ikor, l’auteur des Eaux mêlées, prix Goncourt 1955. « Dans son livre, lors d’une manifestation, où l’on crie ”Mort aux Juifs”, l’un de ces Juifs arrivés en France s’exclame : on est au paradis ! Tu n’entends pas ce qu’ils crient ? Oui, mais ici, les flics ont des bâtons et ils ne nous tapent pas dessus avec. Tant que les antisémites ne nous tuent pas… » C’est sa position paradoxale de survivant : ne pas céder d’un pouce, mais affirmer son bonheur d’être juif en France, malgré tout. « Dans certains pays communistes, on n’a pas parlé des camps nazis pendant quarante ans », rappelle cet ex-jeune communiste, qui avait transcrit son désenchantement dans Les Lendemains qui chantent, le téléfilm de son ami Jacques Fansten. « C’est le prix à payer, d’être juif, on n’a rien pour rien. »
Tantôt rose, tantôt noir. Du plus noir peut naître un peu de rose. En 2008, lui, le gosse du 10e, était allé à l’inauguration de la stèle, square Villemin, pour les enfants juifs non scolarisés qui avaient été déportés de cet arrondissement. « Il y en avait une pour des jumeaux âgés de 28 jours. Quand j’en parlais avec Jacqueline, elle me disait 28 mois, mais je la corrigeais, non, c’est 28 jours. Quand Jacqueline est morte, j’y ai repensé. » De cet impensable formulé par l’épouse, est née un petit chef-d’œuvre, l’aventure du nourrisson déposé sur les rails par le train : La Plus Précieuse des marchandises. Triomphe totalement inattendu adoubé par le cinéma.

Une autre touche de rose est venue se déposer sur ses dernières pages. Alors qu’il avait achevé le manuscrit, un ami lui a présenté une passionnée de théâtre, la fille de René Delposen, le gendarme de Saint-Benoît-du-Sault (Indre), qui avait sauvé, ont-ils découvert, Jacqueline et bien d’autres Juifs, en décachetant un ordre d’arrestation. Si Jacqueline avait su… Le dernier chapitre s’intitule Tout a une fin, se termine sur ce dernier nom, René Delposen.
Finalement, ça s’est plutôt bien passé. On aurait presque envie de rester. On va quand même y aller. En prenant congé, on lui demande de rester assis, on connaît le chemin. Mais il insiste pour nous raccompagner, en tâtonnant dans son obscurité. Si, si, il faut bien que je m’assure que vous êtes parti… et d’ajouter, en riant sous cape, on ne sait jamais.
Pourquoi les Juifs n’aiment pas les antisémites, de Jean-Claude Grumberg (Seuil, 208 p., 18 €).
Source Le Point
