Jérôme Guedj : « Jean-Luc Mélenchon m’a réduit à mon statut de Juif »

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ENTRETIEN. Le député PS, candidat à la présidentielle, publie un livre incisif dans lequel il revient sur sa rupture avec Jean-Luc Mélenchon et bouscule son camp sur la laïcité, le travail, l’immigration ou l’éducation.
Pour Jérôme Guedj, l’heure n’est pas à la fausse bienveillance ou aux excuses faciles. Dans La République, c’est nous ! (L’Observatoire), dont Le Point publie les bonnes feuilles, le député PS n’épargne pas, loin de là, sa famille politique. Sans rien mettre sous le tapis.
Au cœur de cet ouvrage percutant, où s’entremêlent récit intime et ébauche de programme, le candidat à la présidentielle étrille une « certaine gauche » capable de « tourner le dos » à « son ADN » universaliste mais aussi ceux de ses compagnons socialistes qui, face à la dérive Insoumise, ont fait preuve d’« ambiguïté complice ».
Celui qui revient dans des lignes très personnelles sur sa rupture avec Jean-Luc Mélenchon ou sa « solitude » au sein même du PS espère réveiller son camp sur la laïcité, l’antisémitisme, l’industrie, le travail ou l’immigration. Pour s’engager pleinement dans la primaire socialiste prévue en octobre, le parlementaire attend des clarifications sur le « socle programmatique » ou les modalités de candidature mais indique déjà qu’il ne voit « pas pourquoi a priori », il « n’y participerait pas ».
Le Point : « Je n’ai plus de retenue », écrivez-vous dans ce livre où vous ne ménagez pas votre famille politique. Quel a été le basculement ?
Jérôme Guedj : Une partie de la gauche, y compris au PS, a oublié qu’en politique, tout commence par les valeurs. On peut légitimement s’étriper sur des taux de TVA ou le bien-fondé des nationalisations. Mais on ne négocie pas quand certains fricotent avec l’antisémitisme, considèrent que la laïcité est islamophobe ou banalisent la brutalisation du débat public.
Le point de non-retour a-t-il été atteint le 7 Octobre ?
Le 7 Octobre a été un révélateur. Mais la dérive relativiste de LFI avait commencé bien avant. Et elle a pu se produire, car longtemps la gauche républicaine est restée tétanisée devant le « qu’en-dira-t-on mélenchoniste ».
Je ne pensais pas qu’en me retournant, j’allais, au sein de ma famille politique, me retrouver seul.
JEROME GUEDJ
On vous sent autant en colère contre Mélenchon que contre les « médiocres à gauche » qui s’en sont accommodés…
En 2024, Jean-Luc Mélenchon a écrit un texte odieux, parlant de la « laisse de mes adhésions ». Il m’a réduit à mon statut de Juif, moi qui revendique l’universalisme comme boussole. J’en ai été meurtri, d’autant plus venant d’un ami de quinze ans. Mais surtout, je ne pensais pas qu’en me retournant j’allais, au sein de ma famille politique, me retrouver seul. Certains à la direction du PS ont trouvé bon de dire qu’il s’agissait d’un « problème personnel » entre Mélenchon et moi…

Après la dissolution, intervenue bien après le 7 Octobre, j’ai été l’un des seuls à refuser l’alliance avec LFI, et à prendre ainsi le risque de perdre mon élection. Mon identité politique ne se construit pas par rapport à Mélenchon, mais elle ne peut taire qu’il est devenu nocif pour la gauche et pour la République.
Olivier Faure a-t-il fait preuve de lâcheté ?
Ce livre n’est pas là pour régler des comptes, mais pour proposer un chemin de courage pour la gauche républicaine, avec plus de cent propositions sur les sujets essentiels de la santé, des vulnérabilités, de la souveraineté, de l’identité, de la laïcité. Lors des municipales, la direction du PS a été capable un jour de dénoncer l’antisémitisme de Mélenchon après ses jeux de mots sur Epstein et Glucksmann, et, trois semaines après, de laisser faire les accords d’entre-deux-tours avec LFI. Avec cela, on obtient la défaite et le déshonneur.

En 2022, vous aviez pourtant participé à la Nupes, aux côtés de LFI…
Je me suis fâché avec des amis à cause de ce choix. J’avais fait le pari qu’après son échec de la présidentielle de 2022, Jean-Luc Mélenchon deviendrait le pater familias de la gauche. Il aurait pu être Mitterrand, or il a préféré jouer Che Guevara. J’ai fait une erreur.
Avez-vous déjà envisagé de quitter le PS ?
J’ai eu de grands moments de solitude. Mais je n’ai jamais voulu laisser les clés du camion à ceux qui l’ont envoyé dans le mur. À gauche, si tous les dégoûtés s’en vont, il ne reste plus que les dégoûtants, pour reprendre l’expression attribuée à Pierre Mauroy…
On vous connaissait frondeur lors du quinquennat Hollande, opposé à la politique de l’offre, on vous découvre dans ce livre parlant d’économies nécessaires, défendant la « production de richesses » et assumant de négocier le budget avec le gouvernement Lecornu. Avez-vous évolué ?
Non, j’ai toujours pensé qu’une gauche digne et de transformation devait être crédible ! Aujourd’hui, au vu des rapports de force politiques, personne ne peut avoir raison tout seul face au RN. Il va falloir passer en 2027 par un moment singulier d’union nationale avec un gouvernement de salut public qui traite les grands chantiers : école, santé, écologie et finances publiques. Promettre du compromis quand on est candidat à la présidentielle est toujours risqué, mais je préfère être honnête plutôt que vendre du rêve. Et il y a des mesures très ancrées à gauche dans mon projet, comme celle d’une Sécurité sociale intégrale, plutôt que le coûteux système avec des complémentaires santé.

Au vu de l’état de ses finances, peut-on encore sauver notre Sécurité sociale ?
Non seulement on peut, mais on le doit ! Comme la laïcité, elle est au cœur même de notre identité républicaine. Il faut avoir le courage d’une réforme d’ampleur du financement de la Sécu. Avec d’un côté, des économies nécessaires pour s’attaquer à toutes les rentes, dans l’industrie pharmaceutique comme dans la médecine libérale – par exemple en rétablissant l’obligation de participation à la permanence de soin. Des économies au nom de la pertinence des soins également, notamment sur le remboursement de certains médicaments ou d’actes inutiles. Et il faut aussi diversifier le financement de la Sécu. Le travail ne peut pas tout payer. Les revenus du capital, l’héritage, les pensions les plus élevées doivent être davantage sollicités. Michel Rocard l’avait compris, en instaurant la CSG. Il faut aller plus loin, en intégrant aussi dans l’assiette de la Sécu les géants du numérique. Bref, l’effort devra être partagé pour être juste.
Sur les retraites, vous voulez « en finir avec l’obsession de l’âge légal unique ». N’est-ce pas ce que propose Gabriel Attal ?
Pour ma part, je propose trois éléments indissociables : fin de l’âge unique, prise en compte radicale des critères de pénibilité et baisse de l’âge de liquidation sans décote. Cela doit faire l’objet de concertations avec les partenaires sociaux et d’un véritable débat politique.
« Pendant trop longtemps, la gauche a baissé les yeux face à la question migratoire », écrivez-vous. Faut-il moins d’immigration ?
Il faut planifier l’immigration pour réussir l’intégration. Une loi pluriannuelle doit déterminer s’il faut, en fonction des périodes, plus ou moins d’immigration. Je ne crois ni à la démagogie de l’extrême droite et à son mirage de l’« immigration zéro » ni à l’angélisme d’une gauche qui considère qu’au nom de questions morales, tout le monde pourrait venir en France. Je ne suis pas un sans-frontiériste. Je propose par exemple que l’immigration dans les métiers en tension soit conditionnée à l’amélioration des conditions de travail dans les branches concernées.
Serez-vous candidat à la primaire du PS et de Place publique ?
J’ai toujours dit qu’il faudrait un seul candidat de la gauche républicaine pour éviter le face-à-face RN-LFI, et tourner la page du macronisme. Je ne vois donc pas pourquoi, a priori, je n’y participerais pas. Reste à présenter un socle programmatique, autour d’une dizaine de propositions communes à tous les candidats. Et je souhaite que le plus grand nombre de sympathisants de gauche puisse participer à ce départage. Je veux y porter cette voix d’une gauche qui ne transige pas sur les valeurs républicaines et qui répond aux attentes populaires sur le pouvoir d’achat et les services publics. La gauche du lien et du régalien qui allie justice sociale et efficacité économique.
Faut-il que les candidats à la primaire s’engagent à ne faire aucune alliance avec LFI aux législatives ?
Évidemment ! Ça suffit, les ambiguïtés.
Si le second tour oppose Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, que faites-vous ? Sur le plateau de BFM, lors de la campagne municipale, vous déclariez que vous pourriez voter pour LFI contre le RN.
Cette question, théorique, portait sur un deuxième tour LFI-RN aux municipales et je n’aurais pas dû y répondre ! Rien à voir avec un second tour Mélenchon-Le Pen. Car c’est précisément pour ne pas être confronté à cette situation et donc à la victoire assurée de Marine Le Pen qu’il faut un candidat solide de la gauche républicaine.

Depuis la première accession du FN au second tour en 2002, le RN a-t-il changé ?
Le RN défend toujours des valeurs de nature à segmenter la société française. Au cœur de son projet, il y a la préférence nationale qui est contraire à la République. Ce qui est très préoccupant, c’est son flou sur les questions économiques et sociales. Je ne sais pas ce que fait le RN sur les finances publiques, le travail ou la Sécurité sociale. Or, au vu de la situation, on ne peut pas se permettre l’improvisation et l’amateurisme.
Vous parliez d’« union nationale ». Des convergences sont-elles possibles avec le centre droit ?
Je ne crois pas à la proposition de François Bayrou d’une candidature commune qui serait une reconstitution du macronisme originel. Il faut que des gens de droite et de gauche défendent leurs positions au cours de cette présidentielle mais qu’à l’arrivée ils soient capables de se parler. C’est pour cela que je défends la proportionnelle mais aussi que je m’engage, si je suis élu, à ne pas dissoudre tout de suite l’Assemblée, afin que les différentes forces politiques réapprennent à travailler ensemble après des années de macronisme marquées par le passage en force.
source
Le Point

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