Meurtre de Sarah Halimi : l’enquête en question

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Par Claire Hache et Thibaut Solano,
Le bourreau de cette retraitée juive a été déclaré irresponsable pénalement. Les déclarations d’un des experts jettent le trouble. Retour sur une enquête judiciaire entachée de déroutantes contradictions.
« Oui », a soufflé Kobili Traoré devant la chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris, ce mercredi 27 novembre. Oui, le jeune homme de 29 ans, silhouette longiligne dans un jogging noir, s’estime responsable pénalement du meurtre de sa voisine juive, Sarah Halimi, 65 ans, dans la nuit du 3 au 4 avril 2017. « Je sais que je peux aller en prison, je regrette mon geste », a-t-il ajouté.
Pourtant, Traoré ne devrait pas être jugé pour ce crime. Le 19 décembre dernier, la cour d’appel de Paris a estimé que le discernement de ce gros fumeur de cannabis était aboli au moment des faits, parce qu’il était alors en proie à une « bouffée délirante aiguë ». L’arrêt exclut, de fait, la tenue d’un procès devant une cour d’assises. Une déflagration pour la famille de la victime et leurs conseils, qui ont d’ores et déjà annoncé leur pourvoi en cassation, ultime recours judiciaire. Depuis, la colère ne faiblit pas. D’aucuns stigmatisent un « déni de justice », voire un « permis de tuer les juifs ».
Le frère de la retraitée, William Attal, a dénoncé les « incohérences et les dysfonctionnements » de l’enquête. Le signe d’une incompréhension face à une instruction compliquée, entre revirements, divergences et polémiques. Les centaines de pages de rapports et les innombrables heures de débats n’ont pas apaisé les tensions autour de cette affaire très médiatique qui voit s’écharper avocats, psychiatres et magistrats depuis deux ans. Seule la culpabilité de Kobili Traoré met tout le monde d’accord.
Un déchaînement de violence inouï
Avril 2017. Deux jours avant le drame, le jeune homme inquiète déjà sa famille. Il fume joint sur joint, dort peu, voire pas du tout, et multiplie crises de paranoïa et bouffées d’angoisse. Il se croit « marabouté », fait les cent pas, parle seul et évoque en boucle le sheitan (le démon). Cette nuit-là « Bébé », comme le surnomment ses proches, se trouve chez un ami, dans l’immeuble mitoyen de celui de l’appartement familial, au coeur du quartier populaire de Belleville, à Paris. Il se réveille vers 3 heures, descend d’un étage et tambourine à la porte de la famille D., qu’il connaît bien. Baskets à la main, regard brillant, il lance en arabe : « Que Satan soit banni ! »
C’est par leur balcon qu’il gagne alors le domicile de Sarah Halimi, sa voisine depuis vingt ans. Le bruit réveille la sexagénaire. S’ensuit un déchaînement de violence inouï. Kobili Traoré s’acharne à coups de poing sur l’ancienne directrice de crèche tout en l’insultant : « Tu vas fermer ta gueule », « tu vas payer », « c’est pour venger mon frère ». Comme « dans un mauvais film », il a l’impression de se « battre avec un démon ». Il crie plusieurs fois Allahu akbar (« Dieu est le plus grand ») avant de jeter la malheureuse par-dessus le balcon du troisième étage.
Les experts psys divisés
Kobili Traoré n’avait jamais connu d’épisode délirant avant cette nuit de printemps. Gamin turbulent, il a découvert le cannabis à l’âge de 10 ans. Il grillait jusqu’à 15 joints par jour avant le drame. Devenu petit délinquant toxicomane, il n’a jamais rencontré de psy de sa vie, même lors de ses quatre passages en prison – il a 22 mentions à son casier judiciaire, dont plusieurs pour détention ou trafic de stupéfiants. Depuis, il en a vu défiler sept, rien que pour le volet judiciaire de son dossier.
Les experts psychiatres jouent un rôle central dans cette affaire. Trois rapports successifs ont été établis, qui s’accordent sur un point : le diagnostic d’une « bouffée délirante aiguë » due à la consommation de cannabis. Pour le reste, les avis divergent. Seul le premier spécialiste, Daniel Zagury, une référence dans sa discipline, conclut à une simple altération du discernement qui n’éviterait pas le tribunal à Kobili Traoré. Selon lui, à partir du moment où le jeune homme consomme consciemment et volontairement un produit illicite, il est responsable de ses actes. Même si « le but recherché » n’était ni l’agression ni la survenue d’un épisode psychotique. De la même manière que « nul n’est censé ignorer la loi » sans pour autant connaître le Code pénal par coeur.
Le résultat ne satisfait pas la juge d’instruction, qui nomme alors un collège de trois experts. Ces derniers diagnostiquent une abolition du discernement, synonyme d’irresponsabilité pénale. Un partout, balle au centre ? Un dernier groupe de spécialistes mené par le très respecté Roland Coutanceau tranche en faveur de l’abolition. Il s’agit d’une « position classique » dans ce type de dossiers, assure-t-il : le sujet subit son état, il ne peut donc pas en répondre devant une cour d’assises. Aujourd’hui, il nuance : « On peut défendre les deux conclusions. C’est un choix d’interprétation subjective. Plus qu’une question psychiatrique, c’est presque le choix d’une société humaine. » Les précédents sont rares, ce qui explique les désaccords des psychiatres, mais aussi des magistrats.
 » Un acte délirant et antisémite  »
Ce débat en a presque fait oublier la controverse initiale sur la question de l’antisémitisme. Kobili Traoré a toujours assuré qu’il n’avait « pas de problème avec les juifs », alors que les parties civiles sont convaincues du contraire. Une position que la juge d’instruction ne partage pas d’emblée. Pendant de longs mois, l’insistance des avocats se double d’une pression médiatique et politique. Le 16 juillet 2017, dans son discours de commémoration de la rafle du Vél’d’Hiv, Emmanuel Macron demande à la justice de « faire toute la clarté » sur les faits « malgré les dénégations » de Traoré. De quoi faire tousser les magistrats soucieux de leur indépendance.
Les choses évoluent deux mois plus tard. Le Dr Zagury décrit un acte « délirant et antisémite ». Si la victime n’a pas été « recherchée et tuée parce que juive », le fait qu’elle le soit a « facilité » le passage à l’acte, assure-t-il. Mais il faut attendre février 2018 pour que la juge prenne en compte cette circonstance aggravante, à l’issue d’un interrogatoire au cours duquel Traoré dit s’être senti « oppressé » à la vue d’un chandelier et d’une torah au domicile de Sarah Halimi. Las, l’ambiance est polaire entre la magistrate et les parties civiles. D’autant que ces dernières s’interrogent sur une éventuelle préméditation, voire un acte islamiste. L’enquête a sondé les proches du tueur, et son matériel informatique a été analysé, sans qu’on y retrouve de contenu djihadiste. Insuffisant pour l’avocate Muriel Melki, qui représente le frère de la retraitée : « Il fréquentait une mosquée gangrenée par les salafistes. Il s’y trouvait l’après-midi et le soir qui ont précédé les faits. Lui a-t-on bourré le crâne ? Cela n’a pas été vérifié. » Kobili Traoré aurait participé à une sorte d' »exorcisme » quelques heures avant le drame, une piste qui n’a pas non plus été creusée.
 » Populisme judiciaire  »
Pas plus qu’une reconstitution des faits n’a été organisée. Les conseils de la famille Halimi estiment qu’elle aurait permis d’écarter l’hypothèse de la préméditation et de dissiper la zone d’ombre autour du temps d’intervention de la police. « Je n’ai jamais vu un juge refuser une reconstitution dans un crime compliqué quand les parties civiles la demandent », tempête Gilles-William Goldnadel, avocat de la soeur de la victime.
Autant de « divergences d’appréciation » et de « doutes » nécessitent qu’une cour d’assises « se prononce », affirme de son côté Francis Szpiner, conseil des enfants Halimi. Quitte à conclure à l’abolition du discernement, mais « après avoir entendu tout le monde ». Un argument que balaie Thomas Bidnic, le défenseur de Kobili Traoré : « Il y a une forme de populisme judiciaire à dire : ‘Puisque les experts et les magistrats ne vont pas dans notre sens, tournons-nous vers le jury populaire’. » C’est à la Cour de cassation qu’il revient désormais de trancher, ce qui risque de prendre de longs mois. En attendant, « Bébé », dont tout le monde s’accorde à dire qu’il ne souffre d’aucun trouble mental, reste hospitalisé sous contrainte.
Source :
https://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/meurtre-de-sarah-halimi-l-enquete-en-question_2114145.html

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